Gilets jaunes : dans les petites communes, les doléances remontent "par milliers"

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La colère des Gilets jaunes

GRAND DEBAT - Les maires de petits communes périurbaines ou rurales n'ont pas attendu la grande concertation annoncée par Emmanuel Macron pour prendre le pouls de leurs administrés. Très sceptiques mais curieux, nombre d'entre eux s'apprêtent à faire remonter des "cahiers de doléances" à Paris.

Les habitants des "territoires oubliés" prennent la plume. Sans attendre le "grand débat national" annoncé jusqu'au 31 mars par Emmanuel Macron, des centaines de communes périurbaines ou rurales se sont emparées du sujet des Gilets jaunes pour faire remonter à Paris les revendications de leurs administrés. Sceptiques, voire souvent désabusés, de nombreux maires ont malgré tout décidé de jouer le jeu de la concertation en invitant les habitants à compiler leurs revendications dans des "cahiers de doléances", sous format papier dans les mairies ou bien en ligne. 

"Nous avons adressé des emails et nous faisons du porte-à-porte pour prévenir les habitants", nous raconte ainsi Bruno Pomart, ancien policier du Raid, maire depuis 2014 de Belflou, un village rural de 120 âmes dans l'Aude composé en grande partie d'agriculteurs dont certains "crèvent la dalle" - le premier adjoint touche lui-même "800 euros par mois". L'édile se rendra samedi auprès des administrés pour les inciter à remplir le cahier de doléances. "Ici, les revendications sont à peu près les mêmes que partout... Le pouvoir d'achat, les retraites...", ébauche-t-il, évoquant le sentiment partagé selon lequel "l'Etat jacobin décide de tout" et qu'il est gouverné par "des énarques formés sur le même logiciel". Pas question toutefois, pour Bruno Pomart, de "taper sur Emmanuel Macron". Le "grand débat" ? "C'est une ouverture. On a besoin de retrouver le sens du contact, de l'écoute de la part des institutions nationales."

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"Révolte du monde rural"

Au moyen de ces cahiers de doléances, certains maires espèrent pouvoir traduire par écrit ce que les Gilets jaunes ont pu exprimer à travers leurs nombreuses mobilisations en région. "C'est surtout la révolte des zones rurales qui se sont senties abandonnées durant des décennies", expliquait ce vendredi devant la caméra de LCI Daniel Boisserie, maire PS (et ex-député) de Saint-Yrieix-la-Perche (Haute-Vienne), 6800 habitants. "La hausse des taxes sur le carburant a fait bouillir la marmite. Jusque-là, les maires ruraux restaient très silencieux", ajoutait-il, faisant notamment référence aux inégalités en matière de dotations de l'Etat par rapport aux grandes agglomérations. 

"Nous avons aujourd'hui des retours de 800 à 1000 communes" mobilisées sur ces doléances, explique à LCI Cédric Szabo, directeur de l'Association des maires ruraux de France, qui a été sollicitée par la Commission nationale du débat public dans le cadre de la grande concertation voulue par l'exécutif. "On peut penser que plusieurs dizaines de milliers de personnes laisseront une trace", précise-t-il, et la synthèse de cette masse d'écrits sera transmise aux dirigeants du pays dans les mois qui viennent. Pour l'heure, impossible bien sûr d'en résumer l'intégralité. Mais "dans les doléances qui nous remontent", indique Cédric Szabo, "on voit revenir des choses, autour de la justice fiscale, sociale et territoriale". Il précise : "L'objectif, pour les maires, n'est pas d'apprendre quelles sont les difficultés, puisqu'ils vivent comme eux. C'est une expression pour calmer la colère, et tenter de mettre dans les radars ces revendications. Si le message passe, ce sera déjà une réussite".

Pour faire quoi ?

Ouverts au dialogue, oui, mais avec un enthousiasme très mesuré. "La société a besoin de cette expression. Mais cela ne suffira pas", prévenait Pierre Mouraret, maire de Divers-sur-Mer (Calvados), 7500 habitants, devant nos caméras. "On ne peut pas simplement vous demander d'écrire ce que vous avez sur le cœur, et dire qu'on en reparlera dans six mois. Si c'est ça, franchement, je range mon cahier de doléances". 

La mobilisation concerne aussi les habitants des communes périurbaines. A Saint-Prix (Val d'Oise), 7200 habitants, le maire Jean-Pierre Enjalbert (Debout la France) a déposé un cahier cette semaine. "Je ne vois pas ce qu'il pourrait en ressortir", avoue l'édile, dont le mouvement politique - porté par Nicolas Dupont-Aignan - soutient ouvertement les Gilets jaunes. "J'attends surtout les remontées des habitants, pour voir si ce qu'ils écrivent est conforme au diagnostic que j'ai fait", précise ce médecin qui décrit toutes les "injustices" dont est victime sa commune, d'où "on voit la tour Eiffel" sans pour autant goûter aux avantages des riches infrastructures parisiennes. "On se sent comme les ruraux du coin. Nous payons l'impôt pour la Métropole de Paris mais nous n'en retirons rien. On taxe le carburant, mais pas le kérosène, alors que nous avons 500.000 mouvements d'avions au-dessus de nos têtes..." 

Les maires, comme leurs administrés, auront beaucoup de choses à raconter. Ce vendredi, le Premier ministre a promis de leur confier "une place éminente" dans l'organisation du débat à venir. Ils ne s'en priveront pas. 

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