Grand débat national : que veut dire "prendre en compte" le vote blanc ?

Politique
CHOISIR DE NE PAS CHOISIR - Quelle doit être la place du vote blanc lors des élections ? Faut-il le rendre plus accessible avec des "vrais" bulletins blancs dans les bureaux de votes ? Quel poids faut-il lui donner dans les résultats ? Pour apporter un regard éclairé sur ces questions qui animent le Grand débat national, nous avons demandé l'avis du sociologue Jérémie Moualek.

Choisir de ne pas choisir est-ce un droit ? Et si oui, comment peut-on le prendre en compte ? Comme l'a noté Edouard Philippe ce jeudi 31 février "sur le vote blanc, il y a une vraie demande". Élections après élections, le nombre de Français refusant de choisir n'a cessé de croître, jusqu'à battre tous les records aux dernière présidentielles. Pour le second tour de l'élection présidentielle, environ 11,5% des votants n'ont pas trouvé bulletin à leur urne, y déposant un vote blanc ou nul. 


Un refus de choisir dans l'offre politique mêlé au refus de se voir retirer le droit de vote qu'a longuement analysé Jérémie Moualek. Docteur en sociologie, il en a même fait le sujet de sa thèse. Ce chercheur à l'Université d'Evry ne s'en cache pas : il est pour une reconnaissance totale du vote blanc. Il a signé plusieurs tribunes sur le sujet et estime que cela permettrait de "sortir de la conception utilitariste de l’élection, qui ne sert qu’à légitimer des élus". Il décortique pour LCI la volonté électorale qui se trouve derrière ce geste et les différentes façon de le "prendre en compte". 

Compter, matérialiser et comptabiliser le vote blanc

LCI : Depuis la loi du 21 février 2014, visant à reconnaître le vote blanc aux élections, il est compté sans être comptabilisé. Qu’elle est la différence ? 


Jérémie Moualek : Il faut commencer par savoir ce que veut dire compter le vote blanc. La loi du 21 février 2014 a été une étape importante. Sauf que selon moi elle a empiré les choses, puisque désormais on nous présente deux chiffres différents. L’un pour le blanc, l’autre pour le nul. En réalité cette distinction on ne peut pas la faire car il n’existe pas de bulletin blanc à proprement parler. Rendez vous compte : aujourd’hui, pour voter blanc, il faut remettre une enveloppe au format et grammage d’un bulletin officiel. Ou une enveloppe vide, qui pose plusieurs problèmes. Certains sont gênés parce que ça peut être visible. Et au niveau de la symbolique, rendre une enveloppe vide est-ce-que c’est encore voter ? Enfin, ce que j’ai constaté, c’est que selon le bureau de dépouillement, un même bulletin va être considéré comme nul tandis que chez le voisin il sera marqué comme blanc. Donc en comptant, et en faisant la différence entre les deux,  on minimise le résultat de ces voix. 


Quant à comptabiliser, il s’agit de prendre ces bulletins comme des suffrages exprimés, comme s’ils étaient à destination d’un candidat. Aujourd’hui on ne prend en compte ni les inscrits, ni les électeurs, mais les suffrages exprimés. On hiérarchise les voix et les comportements politiques. 

LCI : Pour prendre en compte le vote blanc faut-il le matérialiser ?


Jérémie Moualek : Matérialiser le vote blanc est la première forme de reconnaissance. Sans elle, comment peut-on dire qu’on le prend en compte? Cette question on ne l’entend jamais alors qu’elle définit le geste. Si on décide de mettre un bulletin blanc officiel, à côté de ceux des autres candidats, là on aura un vrai suffrage blanc. Dans d’autres pays on trouve des bulletins avec "aucun candidat" ou "contre tous les candidats", ce qui change complètement la donne. La matérialisation d’un bulletin vierge influence la définition qu’on donne à ce geste. 


D’ailleurs, les élus ont refusé un amendement en 2014 allant dans ce sens car ils ont peur d’un effet d’entraînement. Ils se disent que si on met une pile de votes blancs, les électeurs vont l'utiliser et faire exploser les chiffres. Mais c’est infantiliser le peuple que de penser ça. La version officielle qui a été partagée n’est d’ailleurs pas celle-là. Ils ont donné un argument totalement fallacieux en se demandant qui allait payer le bulletin. Puisque aujourd’hui chaque candidat finance les siens.

Les votes blancs et nuls peuvent avoir trois significationsJérémie Moualek, auteur d'une thèse sur le vote blanc et nul

LCI : Le vote blanc a battu des records aux derniers scrutins. Mais exprimaient-ils tous le même message ? 


Jérémie Moualek : Non, le vote blanc et le vote nul ne sont pas univoques. J’ai pu observer trois types de significations. La première est celle des électeurs qui ne se retrouvent pas dans l’offre politique et ne préfèrent choisir personne plutôt qu’un autre candidat. C’est le cas typique d’un second tour, où on voit ce type de bulletin augmenter. Ces électeurs sont souvent politisés et adhèrent complètement aux règles du scrutin. 


Ensuite la seconde catégorie considère la démocratie représentative comme un oxymore, pensant que démocratie et représentation ne vont pas ensemble. Ce type d’électeur choisit de faire passer un message. Ce sont souvent des électeurs proches de l’abstention, des jeunes politisés ou des anciens membres d’un parti, qui ont une distance critique vis-à-vis de la politique.


Enfin, la dernière catégorie est celle des personnes qui se sentent exclues socialement du jeu politique, qui considèrent que ce monde-là les ignore, et qui l’ignorent donc à leur tour. C’est une forme d’abstention cachée, et d’ailleurs c’est souvent ce choix qu’ils font aux élections suivantes. 


Les deux derniers profils se fichent totalement de l’offre politique qui se trouve devant eux. D’ailleurs certains préfèrent voter nul, pour s’exprimer. J’ai étudié 16.000 bulletins de ce type dans le cadre de ma thèse. On pouvait y lire des pamphlets, des lettres, des slogans ou même des propositions.  

LCI : Est-ce-que une reconnaissance totale du vote blanc  pourrait faire baisser l’abstention ?


Jérémie Moualek : Mécaniquement oui. J’ai pu constater que beaucoup d’électeurs politisés, intéressés, impliqués même dans la vie associative, avait fini par abandonner les urnes et s’abstenir, après avoir voté blanc et avoir senti que cet acte avait été inutile. Mais ce n’est pas l’antidote à tout. Emmanuel Macron demande s’il faut le "prendre en compte".  Que met-on derrière ? Est-ce que à partir d’un certain nombre de bulletins nuls ou blancs on annule l’élection et on convoque de nouveaux candidats ? Car là, clairement, on donne du pouvoir à l’électeur et une marge de manœuvre au choix, qui peuvent ramener des personnes aux urnes. Donner ce pouvoir de sanction c’est admettre : "Voilà, vous avec une influence." 


D’un point de vue global, reconnaître le vote blanc et nul c’est pouvoir sortir de la conception utilitariste de l’élection. Et c’est un coup de billards à deux bandes. Non seulement on redonne le sentiment d’influence à l’électeur, mais surtout on pousse les candidats à ce que leurs propositions correspondent à l’électorat, en terme d'idées et en terme de représentativité. Personnellement, je pense que le droit de dire non est un choix. Une personne que j’ai interrogée pour ma thèse m’avait dit une chose très juste : "En votant blanc, j’exerce mon droit de choisir de ne pas choisir."

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