Imposer le vote obligatoire ? Ceux qui le vivent déjà nous racontent

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Grand débat national : l'heure des annonces

GRAND DÉBAT NATIONAL - C'est l'une des 34 questions posées aux Français par Emmanuel Macron en préambule au Grand débat national : faut-il rendre le vote obligatoire ? D'autres pays l'ont déjà fait. Alors bonne ou mauvaise idée ?

Le mouvement des Gilets jaunes a clairement mis en évidence la fracture démocratique qui ronge la France. La crise n'est pas nouvelle, les taux d'abstention - battant, d'élection en élection, de nouveaux records - en étaient déjà une preuve criante. Aux législatives ou encore aux européennes, l'abstention a été jusqu'à frôler les 60%. Le reste de l'Europe n'est pas en reste mais quelques pays tirent leur épingle du jeu. Chez nos voisins belges, l'abstention est en moyenne de 10%. Au Luxembourg, elle n'a jamais excédé les 13%. Des chiffres à faire pâlir les hommes politiques français. 

Mais pourquoi diable les électeurs de ces pays votent-ils en masse ? La réponse est toute simple : le vote y est obligatoire. Transposer cette mesure en France serait-il alors une solution viable pour permettre aux Français de renouer avec notre système représentatif et notre démocratie ? Pas si simple. Pour en avoir une idée, nous avons regardé comment cela se passait dans les pays qui l'appliquaient.

Au Brésil, les abstentionnistes ne peuvent plus refaire leur passeport

De l'Australie à la Grèce, en passant par la Thaïlande et l'Egypte, on dénombre plus d'une vingtaine de pays dans le monde à avoir opté pour le vote obligatoire. A chaque Etat, ses propres modalités. "Au Brésil, on a une obligation de vote", nous explique Mariana Terra, une Brésilienne résidant en France depuis 7 ans. Le système a été mis en place en 1932. "Si je ne vais pas voter à une élection, je dois justifier pourquoi, dans un délai de 60 jours, dans une école électorale ou sur Internet. Si je ne me justifie pas, j’écope d’une amende. Bon ce n’est pas grand-chose, c’est quelques reais (l'équivalent de 2 euros, ndlr)." Mais en cas de récidive, la facture peut vite devenir salée. 

Au bout de trois scrutins successifs manqués, les citoyens perdent leur carte d’électeur et avec elle, tous les droits qui y sont associés. "On ne peut plus faire son passeport, passer de concours dans la fonction publique, les fonctionnaires ne recoivent plus de salaires", détaille la jeune femme. " C’est rare mais ça m’est arrivé !". La jeune femme vivait déjà en France et n'avait pas demandé le transfert de son titre d’électeur. "J’ai raté plein d’élections. Quand l’année dernière, j’ai eu besoin de refaire mon passeport, tout était bloqué. Il a fallu que je règle ma situation auprès du tribunal supérieur électoral." Heureusement, Mariana Terra a pu compter sur l'aide de sa famille restée au pays pour régler l'amende et obtenir une dérogation. "Ça a pris quand même trois mois", souligne la cheffe de projet en communication.

Belgique et Luxembourg : des amendes très élevées... mais non appliquées

Plus proche de nous le Luxembourg a opté uniquement pour des amendes, mais elles sont bien plus élevées. Sans excuse valable, l'amende en cas d'abstention oscille entre 100 et 250 euros, et grimpe en cas de récidive dans les cinq ans à 1000 euros. On notera tout de même que dans les faits, aucune poursuite n'a été engagée depuis... 50 ans. La traque aux non-votants coûterait trop cher.

En Belgique non plus, "les amendes ne sont plus appliquées depuis plusieurs années", avance la Bruxelloise Francine Bolle. En théorie, tout abstentionniste doit s'acquitter d'une amende de 30 à 60 euros la première fois (entre 60 et 150 euros s'il récidive). "Ce qui est vraiment sanctionné, c’est de refuser le rôle d’assesseur par contre". Mais que ce soit par habitude, ou par méconnaissance, l'abstention reste faible.

Un pas vers une meilleure représentativité ?

Qu'elle soit appliquée sévèrement ou non, l'obligation de voter permet-elle plus de démocratie ? "Au niveau communal (local, ndlr) certainement, parce que les élus sont forcément plus représentatifs des citoyens", répond Francine Bolle. "Au niveau législatif, national, c’est plus compliqué. On a tellement peu de contrôle une fois que les personnes sont élues que je ne suis pas sûre que cela change grand-chose", nuance-t-elle.

Pour la Brésilienne Mariana Terra, cela peut également permettre un regain d'intérêt pour le politique. "C’est très contraignant mais je trouve ça bien. Ça peut "conscientiser" les gens et les forcer à s’engager un peu plus", estime-t-elle. "Au Brésil, les gens des campagnes n’iraient jamais voter si ce n’était pas obligatoire. Les personnes isolées ont l’impression que la politique ne les concerne pas en général." 

Katerina Georgiou, originaire de Chypre - le vote y était obligatoire jusqu'en 2017 - la rejoint. "Ça pousse les gens à s’impliquer, notamment les jeunes. Je me souviens d'une fois, j’étais étudiante à Nice et il n’y avait aucune possibilité de voter dans cette ville. Alors pour les Présidentielles, je suis rentrée à Chypre", raconte la jeune femme de 31 ans. Et d'ajouter : "Tous mes amis chypriotes vont voter, c’est normal, c’est un devoir. Je ne peux pas dire la même chose pour mes amis français".

Un rempart face aux extrêmes ?

Pourtant, elles ne sont pas dupes. "Même au Brésil, le vote obligatoire n'empêche pas l'abstention de grimper", reconnaît Mariana Terra. La crise de la démocratie se fait sentir tout autour du globe. Alors à quoi sert d'imposer aux citoyens de voter ?

"Le vote obligatoire permet de lutter contre l'abstention mais aussi contre les votes extrêmes, c'est un bon outil dans une société en crise", analyse Francine Bolle. "En Belgique, il y a une forte montée de l’extrême droite et des séparatistes. Si on enlevait l’obligation, peut-être qu’en Flandres, seuls les nationalistes iraient voter", indique-t-elle. "Ceux qui soutiennent le gouvernement auraient sûrement moins de poids si les modérés ou ceux qui sont beaucoup moins attentifs à la vie politique ne vont plus aux urnes." 

Cette problématique était d'ailleurs déjà d'actualité au XIXème siècle, selon cette historienne. "Le suffrage universel masculin a été obtenu en 1893, suite à des luttes importantes du mouvement ouvrier", détaille cette docteure en histoire, spécialisée en histoire sociale et syndicale. Les Catholiques étaient alors au pouvoir et fonctionnaient jusqu'alors avec le principe du vote censitaire. Pour accepter d'ouvrir le droit de vote aux ouvriers, les Catholiques ont négocié un compromis : le vote plural - "les personnes qui possédaient un certain niveau de richesses ou de capacités avaient droit à 1 ou 2 voix supplémentaires" - et le vote obligatoire - "les Catholiques voulaient inciter les Bourgeois à aller voter et, ainsi, limiter le poids du vote ouvrier", autrement dit le poids des extrêmes de l'époque. 

"Il en est de même du droit vote des femmes" ajoute l'historienne. "Les socialistes en avaient peur même s'ils défendaient l'égalité hommes-femmes, alors que les Catholiques se disaient que les femme étaient plus proches du curé, plus modérées et donc qu’elles voteraient majoritairement pour eux. Alors en 1919, les Catholiques n'ont accepté le suffrage universel masculin à 21 ans (sans vote plural) réclamé par les socialistes, et soutenu par les libéraux, qu'en échange du vote féminin." "Les questions politiques et éthiques ont toujours un lien avec un opportunisme électoral finalement", conclut-elle.

Vote obligatoire... mais en comptant les votes blancs

Le vote obligatoire serait donc un outil démocratique, sans pour autant représenter une solution miracle, car cela ne règle pas le manque de représentativité ressenti par les citoyens. 

"Je n’ai pas voté à la présidentielle" (en janvier), raconte Katerina Georgiou, professeure de Français Langues Etrangères. "Je ne savais même pas pour qui voter, c’est toujours les deux mêmes partis, les mêmes candidats qui se présentent. Et le vote blanc n’est pas du tout comptabilisé, il n'a aucune conséquence." Elle estime donc qu'elle a plus de poids en boycottant les urnes et en gonflant les chiffres de l'abstention, plutôt que d'aller voter blanc : "c'est un moyen pour se faire entendre".

Mariana Terra estime que la montée de l'abstention dans son pays s'explique pour les mêmes raisons, d'autant plus que la  législation est dure envers les non-votants. "Prenez Jair Bolsonaro, il a été élu démocratiquement mais si on regarde les chiffres bruts, les gens qui n’ont pas voté pour lui - qui se sont abstenus ou qui ont voté pour l’opposant - sont plus nombreux, que ceux qui l'on choisi. Il y a un problème de représentativité." Tout comme Katerina, Mariana aimerait que le vote blanc soit comptabilisé mais surtout compté. cette question ne manquera pas de faire débat, elle aussi. 

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