Grand débat national : pourquoi supprimer l'ENA ?

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FONCTION PUBLIQUE - Parmi les mesures qui pourraient être annoncées par Emmanuel Macron à l'issue du Grand débat figure la suppression de l'ENA. L'école de formation des élites et des hauts fonctionnaires a souvent été critiquée pour son manque de mixité, et nombreux sont ceux qui ont voulu la réformer, sans succès. L'ENA a répondu mercredi en indiquant que 26% de ses élèves étaient des boursiers.

Supprimer l’École nationale d'administration, un serpent de mer que personne n'avait pu faire aboutir jusqu'ici. Élitisme, déconnection de la réalité, coûts de scolarité exorbitants, étudiants plus intéressés par leurs intérêts privés que l’intérêt général : les critiques contre l’ENA, créée en 1945 pour démocratiser l’accès à la haute fonction publique et professionnaliser la formation des hauts fonctionnaires, sont vieilles et récurrentes. 


Mais la prestigieuse école pourrait vivre ses derniers mois. Parmi les pistes qui pourraient être avancées par Emmanuel Macron à l'issue du Grand débat resurgit celle de la suppression de l'école dont le chef de l'Etat est lui-même issu.

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ENA : dynamiter la fabrique des élites ?

Au nom de "l'égalité des chances", le président de la République pourrait proposer une refonte des règles de recrutements et d'ouvrir davantage les filières dans la haute fonction publique. 


L'objectif d'un tel projet est de remettre la "méritocratie" au goût de jour, et de renouvelée l'élite en l'ouvrant sur la société actuelle.

Un concours d'entrée qui "creuse les inégalités"

Dès 2017, l'actuel président de la République, diplômé de l'ENA en 2004, critiquait le concours d’entrée qui contribuait à "creuser les inégalités". Selon une étude du Cevipof publiée en 2015 à l’occasion des 70 ans de l’école fondée par Michel Debré, le recrutement ne s’est pas démocratisé et n’a pas permis le brassage social espéré au moment de sa création. "La proportion d’élèves ayant un père exerçant une profession supérieure" est passée de 45% en 1950-1960 à 70% en 2014.


Emmanuel Macron s’était aussi prononcé pour la fin du classement de sortie. Ce classement permet aux meilleurs élèves, issus de la "botte", de briguer les meilleurs postes de la fonction publique, dans l'un des trois grands corps d'Etat, à savoir le Conseil d'Etat, la Cour des comptes et l'Inspection générale des finances. Une fois haut fonctionnaire dans l'une de ces administrations, un jeune issu de l'ENA peut y faire toute sa carrière. Avec de fortes chances qu'il termine dans les cabinets ministériels, puis ministre, et peut-être président de la République, à l'instar de Jacques Chirac, François Hollande et Emmanuel Macron.


Ce classement accusé de former une élite dans l'élite, Nicolas Sarkozy, non-énarque, avait souhaité le supprimer. Il n'a jamais réussi. Idem pour François Hollande. Le gouvernement socialiste avait également tenté de durcir les conditions de passage du public au privé pour un haut fonctionnaire, là encore sans y parvenir. Le gouvernement souhaitait obliger les énarques à effectuer au moins dix ans au sein de l'administration, avant de choisir pour de bon entre le privé et le public. Car dans les faits, un haut fonctionnaire peut faire l'aller-retour, le secteur privé étant plus avantageux économiquement. Or, il faut que l'Etat puisse bénéficier d'un "retour sur investissement", une année d'étude à l'ENA lui coûtant quelques 83.000 euros par élève.

Une école qui coûte plus de 30 millions d'euros par an à l'Etat

L'argent est d'ailleurs une autre critique récurrente. Dans une interview au Figaro et aux Echos publiée en octobre 2018, le directeur de l’Ecole nationale d’administration Patrick Gérard reconnaissait un "déficit structurel de 1,8 million d’euros depuis sept ans". Selon Le Parisien, en 2017, l’ENA a affiché 2,8 millions d’euros de déficit, sur un budget total de 40,8 millions d’euros. Selon les documents comptables de l’école obtenus par le quotidien via le think tank libéral iFRAP, la subvention de l’Etat (31,1 millions d’euros) n’est que légèrement supérieure aux dépenses de personnel (30,9 millions d’euros) laquelle inclut la rémunération des élèves (9,2 millions d’euros) payés 1682 euros brut par mois pendant leurs deux ans de scolarité.


Mais par quoi remplacer l'ENA ? En 2016, Bruno Le Maire alors candidat à la primaire des Républicains, s’était lui aussi prononcé pour la suppression de l'école qu'il a fréquentée jusqu'en 1998. Il proposait de remplacer l'ENA "par une école d’application (…) à laquelle les hauts fonctionnaires les plus méritants pourront avoir accès au bout de dix ans pour leur permettre de franchir une nouvelle étape dans leurs parcours professionnels". C'est seulement après avoir effectué ce cursus qu'ils pourraient occuper les plus hauts postes de la fonction publique. "Il est anormal et totalement inefficace que les carrières des hauts fonctionnaires se jouent lorsqu’ils ont 20 ou 22 ans et pas la moindre expérience professionnelle". 


En 2007, le candidat à la présidentielle François Bayrou proposait de remplacer l'école "par une école de haut niveau, une Ecole des services publics". 

Un "bouc-émissaire facile"

D'autres estiment que ce n'est pas une bonne idée, à l'instar de l'énarque Julien Aubert (LR). "Cette école est un bouc émissaire facile. Dire qu'il faut supprimer l'ENA, c'est comme en cas de fièvre se mettre des glaçons sur le front. Ça soulage, mais ça ne règle pas le problème", déclarait-il au Parisien en septembre 2016. "Certains nous expliquent qu'il y a un net décalage social entre les énarques et le reste de la population. C'est vrai. (...) La suppression de l'ENA n'y changerait rien. Au contraire, elle nous exposerait à une situation où, comme avant la création de l'institution, les postes de la haute fonction publique seraient distribués en fonction des réseaux et du copinage. L'autre piste serait de recruter les hauts fonctionnaires comme on le fait dans le privé. Mais ce serait oublier le statut de la fonction publique. Il faudrait aussi m'expliquer comment attirer les profils les plus intéressants, vu la différence de rémunération entre la fonction publique et le privé", ajoutait-il.


Le président de la République pourrait envisager, pour la remplacer, de créer un établissement plus ouvert, sur le modèle de l'Ecole de Guerre. Dans cette dernière les meilleurs officiers supérieurs des armées françaises sont formés à devenir les chefs militaires de demain. Il ne s'agit donc pas de jeunes étudiants mais de militaires déjà expérimentés qui "ont tous assumé avec succès au cours d’une première partie de carrière des responsabilités opérationnelles et de commandement au sein de leur armée d’appartenance", indique le site du ministère de la Défense


L'ENA s'est défendue mercredi, via son compte Twitter, en relayant des exemples d'anciens énarques issus eux-mêmes de milieux défavorisés et en assurant que l'école comptait 26% d'élèves boursiers et 14% de petits-enfants d'ouvriers. 

L'ancienne directrice de l'ENA et actuelle tête de liste LaREM aux Européennes, Nathalie Loiseau, avait elle-même réformé l'école afin d'ouvrir davantage le concours d'entrée aux élèves issus de milieux sociaux plus modestes. 

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