Ils ne partiront pas en vacances ensemble : retour sur 5 jours de discussions tendues entre les chefs d'Etat européens

Mark Rutte, Angela Merkel, Ursula von der Leyen et Emmanuel Macron étaient réunis à Bruxelles, en Belgique pour un sommet tendu.
Politique

COULISSES – Il aura fallu quatre jours et quatre nuits d'âpres discussion entre les 27 pays de l'Union Européenne ont trouvé un accord sur un plan de relance économique. Retour sur un sommet marathon.

Cela a été compliqué, mais ils y sont arrivés. Après quatre jours et quatre nuits jours de discussions émaillées de coups de sang et de moments de bluff, les dirigeants européens sont parvenus à s'entendre sur un plan de relance économique. Réunis depuis vendredi 17 juillet, les 27 pays de l'Union Européenne négociaient dans une ambiance tendue pour un plan massif de relance commun. Mardi au petit matin, un accord pour un plan de 750 milliards d'euros a été trouvé. Si Emmanuel Macron a salué "une journée historique", en coulisses, la tension était palpable. 

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Vendredi 17 juillet, tout commence dans la bonne humeur

Tout commence le vendredi 17 juillet dans une ambiance détendue. Ravis de se retrouver enfin en chair et en os, 24 hommes et 5 femmes masqués se saluent à coups de coudes dans la salle du Conseil, à bonne distance les uns des autres. "C'est notre projet européen qui se joue là", lance le Français Emmanuel Macron à son arrivée à Bruxelles, pour le premier sommet physique post-coronavirus. Deux d'entre eux fêtent leur anniversaire: le Portugais Antonio Costa, 59 ans, et l'Allemande Angela Merkel, 66 ans - qui repart notamment avec du bourgogne, des chocolats belges et un gâteau viennois (une "Sachertorte"). Antonio Costa n'est pas en reste puisqu'il reçoit de la part de la chancelière un fac-similé d'une carte du 17e siècle de Goa et un tableau offert par Emmanuel Macron.

Les délégations sont limitées à 5 personnes, contre une vingtaine habituellement. Et la salle désinfectée à fond. Angela Merkel s'attend à des négociations "très difficiles". Le Néerlandais Mark Rutte, chef de file des Etats "frugaux" (Pays-Bas, Autriche, Danemark et Suède, rejoints par la Finlande), qui prônent un plan moins ambitieux, ne voit que "50%" de chances de succès. La journée débute sans accroc, en conclave, sept heures durant. Tout se corse au dîner, quand Mark Rutte fixe une condition : les plans nationaux présentés par les Etats membres, en contrepartie de l'aide européenne, devront être approuvés à l'unanimité des 27. Un droit de veto. Sa position, jugée "très dure et peu constructive", hérisse ses homologues. L'intéressé décrira "une ambiance quelque peu fiévreuse".

J'ai entendu dire que Rutte a demandé à ce qu'on gonfle les pneus de son vélo- Conseiller néerlandais

Samedi 18 juillet, l'ambiance commence à se tendre

Les "frugaux", inflexibles, agacent. "Chacun doit faire des petits compromis. Certains pays ne le comprennent pas", lance un diplomate. "Nous sommes dans une impasse", estime l'Italien Giuseppe Conte. Le président du Conseil européen, Charles Michel, médiateur du sommet, présente une proposition de compromis. Les gages aux "frugaux" sont réels, à commencer par un mécanisme, plus nuancé que ce que réclame Rutte, de contrôle des plans nationaux.

Les leaders se succèdent toute la journée pour en parler avec Charles Michel sur une terrasse au 11e étage du Conseil européen. A l'issue du dîner, Michel réunit Macron et Merkel avec les dirigeants des "frugaux" et de la Finlande. La réunion est "très dure". Au point que le duo franco-allemand la quitte, laissant les autres dirigeants sur place. "Ils ne pouvaient pas accepter un manque d'ambition", explique-t-on côté français. La rumeur court que Macron a demandé à ce qu'on prépare son avion s'il décidait de rentrer à Paris. Un Néerlandais persifle : "J'ai entendu dire que Rutte a demandé à ce qu'on gonfle les pneus de son vélo".

Nous ne sommes pas ici pour être invités aux anniversaires des uns et des autres jusqu'à la fin de nos jours. Chacun est ici pour défendre les intérêts de son propre pays- Mark Rutte

Dimanche 19 juillet, c'est la rupture

Dimanche matin, Angela Merkel, pessimiste lance : "Possible qu'aucun résultat ne soit obtenu aujourd'hui". Le Luxembourgeois Bettel renchérit : "J'ai rarement vu, en 7 ans, de positions aussi diamétralement opposées". Les bilatérales se succèdent à nouveau. Au petit jeu de la négociation, tous les coups sont permis : certains dirigeants des frugaux vont voir ceux "du sud pour les avertir que faute d'accord, ils auront les marchés financiers contre eux lundi", raconte un diplomate.

Convocation à 19 heures pour un dîner à 27 et un plaidoyer de Michel : "A travers une déchirure, présenterons-nous le visage d'une Europe faible, minée par la défiance ?". Le tour de table qui suit est tendu : Macron, irrité par trois jours de discussions stériles, fustige l'"égoïsme" des "frugaux", qui "mettent le projet européen en danger". Il menace encore de quitter la négociation. Et va jusqu'à attaquer directement deux de ses homologues. L'un, Mark Rutte, a droit à une comparaison avec le Britannique David Cameron, toujours sur la ligne dure lors des sommets, ce qui n'a pas empêché le Brexit. L'autre, Sebastian Kurz, se fait secouer lorsqu'il se lève, en plein dîner, pour prendre un appel téléphonique. A son retour, selon une source européenne, il se dit "offensé" par le Français.

Il est bientôt minuit : Michel interrompt le dîner pour 45 minutes. La pause durera 6 heures, rythmées par de nouvelles bilatérales. Une petite musique commence à monter : les "frugaux" seraient désormais divisés. Réponse immédiate: une photo à cinq, tout sourire, sur Twitter, bras de chemise, crackers et bol de cerises. Nouvelle convocation à 6 heures du matin. Michel annonce aux 27 une proposition révisée. Mais rendez-vous dans huit heures, le temps de dormir un peu. Il semble possible de s'entendre sur un plan comprenant une enveloppe de 390 milliards d'euros de subventions - contre 500 milliards initialement.

Lundi 20 juillet, l'heure de la fumée blanche

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Kurz quitte le sommet au petit matin en se félicitant d'"un très bon résultat". Magnanime avec Macron : "Il est compréhensible que certaines personnes, lorsqu'elles ne dorment pas beaucoup, finissent par perdre leurs nerfs". "Nous ne sommes pas ici pour être invités aux anniversaires des uns et des autres jusqu'à la fin de nos jours. Chacun est ici pour défendre les intérêts de son propre pays", déclare Rutte à la presse néerlandaise. Avant de balayer les critiques : "Je prends sur moi les commentaires. Je ne peux pas me laisser distraire par ça".

Macron, lui, se veut plus "prudent", mais admet que malgré "des moments très tendus", "un esprit de compromis est là". Le soir, Charles Michel présente une ultime proposition. Mardi, 21 juillet, à  5h 31, Charles Michel publie un tweet : "Deal !". Macron évoque une journée "historique". Les leaders se succèdent, heureux et épuisés, en conférence de presse. Emmanuel Macron et Angela Merkel se présentent ensemble devant les journalistes. Un message clair. 

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