Grand débat national : "Supprimer l'ENA ? Et par quoi on la remplace ?"

Politique
MERITOCRATIE - Parmi les pistes potentielles qui émergent au lendemain du Grand débat, l'Elysée pourrait retenir une proposition visant à supprimer l'Ecole national d'administration (ENA), créée en 1945. Pour le sénateur SRCE du Var Pierre-Yves Collombat, auteur d'une proposition de loi pour réformer la haute administration, une telle décision serait une "stupidité" si elle ne s'accompagne pas d'un autre cursus de formation pour les hauts fonctionnaires.

Faut-il supprimer l'Ecole nationale d'administration (ENA), l'institution fondée en 1945 pour former l'élite de la haute administration ? La proposition figure parmi les pistes qu'Emmanuel Macron, lui-même énarque, pourrait retenir parmi les réponses qu'il souhaite apporter au Grand débat national. Accusée de longue d'être une machine à reproduire "l'oligarchie", l'école pourrait ainsi se fondre, avec d'autres établissements, dans une vaste "Ecole nationale des services publics" plus ouverte sur la société actuelle. Selon notre sondage Harris Interactive-Epoka pour LCI, 63% des Français interrogés seraient favorables à une telle mesure.


Faut-il pour autant faire table rase de cette fabrique à hauts fonctionnaires qui, à ses débuts, se donnait pour objectif, précisément, d'en finir avec l'entre-soi d'une caste dirigeante ? Une suppression pure et simple serait une "stupidité", plaide le sénateur Pierre-Yves Collombat, membre du groupe communiste, républicain, citoyen et écologiste au Sénat, rapporteur d'une commission et auteur d'une proposition de loi pour réformer radicalement la haute fonction publique. 

LCI : Avez-vous été surpris d'apprendre que l'exécutif pourrait envisager la suppression de l'ENA ?

Pierre-Yves Collombat : Dans un premier temps, je me suis dit que c'était normal, venant de dirigeants libéraux qui préféreraient recruter des cadres dans des business school. Puis, dans un second temps, j'ai lu dans Marianne des propositions qui reprenaient exactement ce que j'avais proposé, inspiré sur ce point par [l'ancien ministre] Jean-Pierre Chevènement. Je suis un peu surpris par cette convergence. Serais-je devenu macroniste ?


Est-ce une bonne idée de vouloir supprimer l'ENA ?

Pour moi, c'est une stupidité. Et par quoi on la remplace ? Revient-on à la situation d'avant-guerre, où comme par miracle, les enfants de bonne famille devenaient des hauts fonctionnaires ? En outre, cela peut créer le risque de recruter des fonctionnaires à bas coût. L'ENA est très critiquée et critiquable. Encore faut-il que l'on propose quelque chose qui réponde au problème démocratique que cela pose. Tant que je n'aurai pas le détail de cette proposition, je resterai sceptique. On peut faire pire encore que ce qui existe actuellement. 

"Une élite dans l'élite qui passe son temps à pantoufler"

Que suggérez-vous ?

Le problème n'est pas tant celui des hauts fonctionnaires que l'existence d'une élite dans l'élite qui passe son temps à pantoufler [pratique consistant à quitter le secteur public pour aller travailler dans le privé, ndlr], soit 20% environ des anciens élèves de l'ENA. Dans ma proposition de loi [déposée en février, à la suite du rapport sénatorial d'octobre 2018], il est question de rallonger la formation dans la haute fonction publique, en deux temps. D'abord, une réforme de fond en comble de la scolarité doit produire en deux ans des administrateurs civils qui seront ventilés dans les ministères selon les besoins. Ensuite, on crée un Institut des hautes études administratives, sur le modèle de l'Ecole de guerre, recrutant les candidats sur dossier et parmi les fonctionnaires. Cet allongement de la formation aurait deux avantages : dissuader ceux qui veulent passer par la fonction publique pour rejoindre les entreprises du CAC 40 ; et recruter des gens qui ont une certaine expérience de l'administration avant de prendre des fonctions de commandement. 


L'ENA est également pointée du doigt pour son manque de mixité sociale. Comment y répondre  ?

Il existait en France des Instituts de préparation aux enseignements du second degré (IPES, supprimés par Raymond Barre en 1978, ndlr] qui permettaient à des étudiants de se former tout en étant correctement rémunérés, avec un examen à la clé. On pourrait imaginer ce type de mécanisme pour préparer l'ENA. En outre, il y a aussi un aspect culturel : le problème ne vient pas tant de l'ENA que de Science Po et de l'idéologie de ces écoles privées en amont. La France s'est bâtie autour de son Etat et l'administration a joué un rôle très important. Faire en sorte que les hauts fonctionnaires travaillent au service de l'intérêt général, c'est tout à fait possible. 

Tout savoir sur

Tout savoir sur

Grand débat national : l'heure des annonces

Sur le même sujet

Plus d'articles

Lire et commenter