"Je ne sais plus qui est Eric Dupond-Moretti" : l'avocat Serge Portelli questionne la nomination du ténor du barreau au gouvernement

"Je ne sais plus qui est Eric Dupond-Moretti" : l'avocat Serge Portelli questionne la nomination du ténor du barreau au gouvernement
Politique

RÉACTION - Invité politique d'Elizabeth Martichoux ce mardi 7 juillet, l'avocat Serge Portelli fait part de ses interrogations après la nomination d'Eric Dupond-Moretti à la Justice dans le nouveau gouvernement Castex.

A l'annonce des ministres formant le nouveau gouvernement Castex, l'arrivée surprise et "spectaculaire" de l'avocat Eric Dupond-Moretti comme Garde des sceaux se révèle celle qui suscite le plus de réactions. Beaucoup se sont étonnés d'un tel choix, mais cette nomination n'est "pas très surprenante" selon l'avocat Serge Portelli : "C’est la conjonction de deux parcours : le parcours d’Eric Dupond-Moretti qui n’est plus cet 'avocat d’extrême gauche' décrit par Madame Le Pen, et le parcours d’un gouvernement bling bling à la recherche de personnalités 'un peu de droite mais pas trop' et qui est quand même l’éclat du cinéma, de la télévision, du théâtre, analyse-t-il. Manifestement, personne ne l’avait vu venir, mais cela me paraît d’une logique absolue."

Pour autant, si cette évolution lui paraît inéluctable, le ténor, qu'il a pratiqué pendant des années en tant que magistrat, lui semble de plus en plus opaque dans ses desseins : "Je ne sais plus qui est Eric Dupond-Moretti" avoue-t-il. "Je l’ai connu il y a longtemps comme avocat. Il plaidait magnifiquement bien, il défendait des causes dures, difficiles, des gens un peu paumés, sans le sou. L’avocat presque mythique, en somme. Lors de la première affaire Outreau, je lui avais fait part de mon admiration, quand il défendait dans cette affaire Roselyne Godard, surnommée "la boulangère", une des 13 acquittés. Il avait alors remué la cour d’assises et obtenu un résultat qui me paraissait admirable. Je continue de lui attribuer ces qualités mais il a évolué pour arriver dans ce gouvernement de droite". Selon le magistrat honoraire, "il faut qu’Éric Dupond-Moretti ait fait un sacré parcours pour accepter de figurer comme caution d’un président de la république un peu en fin de course." 

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"Il sera peut-être candidat à la présidence de la République"

Serge Portelli maintient qu'Eric Dupond-Moretti, en rejoignant le gouvernement Castex, "ne se situe plus à gauche" : "C’est une image dépassée et il a le droit d’évoluer" ajoutant que le fait d'être sous le feu des projecteurs, et de toutes les passions que l'exercice suscite, a dû influer sur sa décision d'accepter un tel poste : "Personne ne contestera qu’Eric Dupond-Moretti adore la lumière, les caméras, les plateaux de télévision, les plateaux de cinéma, le théâtre etc. C’est sa vie, c’est son être, c'est sa logique d'entrer dans un gouvernement et d'être ministre. Il sera peut-être candidat à la présidence de la République".

Depuis sa nomination comme Garde des sceaux, Eric Dupond-Moretti n’est plus avocat : "Il s’est omis du barreau dès hier. Il ne pourra donc pas plaider en tant que ministre", constate l'avocat. "L’Elysée a fait savoir très vite qu’il s’était désisté de sa plainte qu’il avait formulée contre le PNF" dans l'affaire dite des "écoutes". 

Victime présumée d’une enquête cachée ouverte par le Parquet national financier ("Une enquête de barbouzes !", s'était-il exclamé, évoquant des relations entre magistrats et avocats "devenues délétères"), l'ancien pénaliste avait en effet porté plainte mardi 30 juin contre X, pour "violation de l'intimité de la vie privée et du secret des correspondances" et "abus d'autorité".

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"Soit il reste deux jours, soit il reste deux ans"

Depuis Robert Badinter, ministre de la Justice de François Mitterrand de juin 1981 à février 1986, aucun avocat du judiciaire n'avait été nommé Garde des sceaux dans un gouvernement. Une bonne nouvelle qu’un acteur du monde judiciaire prenne les rênes de la place Vendôme ? "Eric Dupond-Moretti n'est pas encore Robert Badinter" tempère Serge Portelli, constatant néanmoins qu'"une personne du sérail comme Nicole Beloubet, précédente Garde des sceaux, a échoué dans sa mission" : "On a souvent des hommes du terrain qui échouent lamentablement dans cette fonction" note-t-il. 

Sur les capacités d'Eric Dupond-Moretti à assurer cette fonction, Serge Portelli demeure dans l'expectative : "Soit il reste deux jours, soit il reste deux ans" assure-t-il. "Eric Dupond-Moretti, tel que je l’ai connu, est incontrôlable, inattendu, fait des coups, aime provoquer. Sa nomination à ce poste reste une provocation. D’où ma question : qui est-il devenu ? Va-t-il s’éteindre, devenir gris, se fondre dans la masse des ministres ou rester lui-même avec ses coups de gueule ? Pour avoir travaillé dans la politique il y a une vingtaine d’années comme conseiller de président de l’Assemblée nationale (NDLR. De novembre 2001 à juin 2002, il a été conseiller de Raymond Forni), vous ne pouvez pas imaginer à quoi correspondent les 24/48 heures avant la nomination des ministres. Ils sont tous là, à côté de leur téléphone, ils sont prêts à tout et n’importe quoi."

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VIDEO - La réaction de Céline Parisot, présidente de l'USM à la nomination d'Eric Dupond-Moretti

Depuis l'annonce, la nomination d'Eric Dupond-Moretti divise la justice qui craint des remontées d'informations sur des affaires en cours, dont certaines sont susceptibles de concerner son ancien cabinet. "Nommer une personnalité aussi clivante et qui méprise à ce point les magistrats, c'est une déclaration de guerre à la magistrature", a affirmé Céline Parisot, présidente de l'Union syndicale des magistrats, face à la nomination de l'avocat Eric Dupond-Moretti ce lundi au poste de Garde des sceaux. C'est une "déclaration de guerre à la magistrature", a estimé l'USM, syndicat majoritaire chez les magistrats. "Déclarer la guerre à un ministre alors qu’il n’a même pas ouvert la bouche en tant que ministre me paraît un peu rapide" nuance Serge Portelli. Certains magistrats auraient même pleuré à l’annonce de cette nomination : "Les magistrats sont des gens très sensibles mais ça m’étonne quand même un peu". 

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Il n'en reste pas moins que celui que l'on surnomme "Acquittator" en impose dans le milieu, glace l'échine par sa propension à vitupérer : "Quand il vient à une audience de cours d’assises, certains magistrats ont peur. C’est un avocat qui a bâti sa réputation, son savoir-faire sur la peur qu’il suscite chez les magistrats. Il est prêt à tout, à toutes les attaques, parfois même les attaques personnelles. Ce qui lui a valu des attaques très virulentes de la haute magistrature, notamment dans sa position dans l’affaire Georges Tron lui avait valu une mise au point assez verte (NDLR. Au cours du procès, il s'en était pris au féminisme en général ainsi qu'aux plaignantes). Il provoque, harcèle, n’a peur de rien."

Selon Serge Portelli, son envie de tout changer demeure vivace : "C’est son tempérament". Mais il doute de la franchise de ses coudées ou encore de sa capacité à poursuivre des déclarations abrasives comme "Je veux faire le ménage". En tant que Garde des sceaux, "il risque de se heurter à un certain nombre de réalités concrètes qu’il voyait sous l’angle de la polémique et de la provocation, notamment les conflits d’intérêt qui risquent de poser des problèmes. Là, il dirige un ministère. La justice, c’est un organigramme immense." 

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