La Légion d’honneur du président égyptien vraiment imposée par la "réciprocité diplomatique" ?

L'Élysée a communiqué a minima autour de la visite du président égyptien.

BONS PROCÉDÉS - Accusé d'entorses régulières aux droits de l'Homme, le président égyptien Al-Sissi a reçu la grand-croix de la Légion d’honneur lors de son passage à Paris. L'Élysée l'explique par la "réciprocité diplomatique", mais qu'en est-il vraiment ?

Emmanuel Macron a reçu cette semaine le président égyptien Abdel Fattah al-Sissi dans le cadre d'une visite d'État. Une rencontre dont peu d'images sont ressorties et au cours de laquelle l'invité d'Emmanuel Macron s'est vu délivrer la plus haute distinction possible en France, la grand-croix de la Légion d’honneur. Alors qu'une partie de l'opposition qualifie le chef d'État égyptien de "dictateur", cette décoration fait grincer des dents. L'Élysée, mis en cause, rétorque qu'il s'agit simplement d'une "réciprocité diplomatique", courante lors des visites  de dirigeants étrangers. Dès règles implicites, auquel nul n'est en théorie tenu.

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Un usage traditionnel

"C’est un exercice imposé qui relève des règles protocolaires - au même titre que le nombre de drapeaux ou la présence des chevaux de la garde républicaine - en vigueur lors des visites d’État des chefs d’États étrangers", a réagi dans un premier temps l'Élysée. Présentant cette pratique comme "systématique". Contactée par LCI, la présidence complète en précisant qu'il est "d'usage de donner à un chef d'état étranger en visite d'État la plus haute distinction du pays en France". Et d'assurer qu'il est courant qu'Emmanuel Macron soit honoré de distinction équivalentes lors de ses déplacements à l'étranger.

Le protocole est fixé par le ministère des Affaires étrangères. L'Élysée note que la cérémonie de remise de décoration "est systématiquement proposée dans le déroulé d'une visite d'État". Ces dernières années, Henri, grand-duc de Luxembourg a notamment fait partie des dirigeants honorés. Sa page Wikipedia recense les décorations qu'il a reçues depuis sa prise de fonction en 2000 : elles sont au nombre de 29.

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"C'est une reconnaissance faite par la France à son hôte, à son pays", résume l'écrivaine Béatrice Wattel. Contactée par LCI, la co-auteure de l'ouvrage Les Grand'Croix de la Légion d'honneur : De 1805 à nos jours estime que "ce n'est pas le personnage ni son action sociale qui fait que l'on souhaite le distinguer. Lorsqu'un tel honneur est accordé, il y a généralement une suite économique, commerciale… Les accords diplomatiques se signent mieux", résume-t-elle.

Dans les textes officiels en tout cas, rien n'impose formellement de remettre une telle distinction. Si c'est n'est, bien sûr, l'usage. Sollicité, la Grande Chancellerie de la Légion d’honneur rappelle les principes énoncés dans l’article R131 du code de la Légion d’honneur. "Les attributions de dignités et de grades aux chefs d'État et de Gouvernement et aux membres de Gouvernement étrangers ainsi qu'à leurs collaborateurs et aux membres du corps diplomatique sont laissées au soin du grand maître", précise le texte. La décision revient donc directement au président de la République. Dans l'absolu, il est donc possible de ne pas procéder à une telle décoration, bien que cela aille à l'encontre des pratiques diplomatiques observées d'ordinaire.

Pour des remises de Légion d'honneur à des personnalités étrangères, aucune forme de communication n'est imposée. Et aucune mention n'est faite au Journal Officiel. Difficile donc se savoir précisément qui en a été bénéficiaire. L'Élysée note que si une décoration est toujours proposée dans le protocole, les invités ne sont pas tenus de l'accepter. Pour vérifier le caractère systématique de protocole, LCI a sollicité la Présidence pour en savoir plus sur les visites d'État des dirigeants suivants : le Chinois Xi Jinping en 2019, le Tunisien Béji Caïd Essebsi en 2015 ou le Sud-Africain Jacob Zuma en 2011. Ont-ils eux aussi eu droit à ces honneurs ? Les ont-ils acceptés ? Aucune mention dans la presse n'a en effet mentionné la remise d'une grand-croix lors de leur venue. Sur ce point, l'Élysée indique que le chef d'État tunisien l'a bien reçue, tandis que Xi Jinping et Jacob Zuma n'ont pas souhaité recevoir cette décoration, arguant que des échanges de ce type n'étant pas réalisés dans leurs pays respectifs.

Des partenaires parfois embarrassants

S'il est facile d'assumer la décoration d'un chef d'État comme le grand-duc du Luxembourg, ce n'est pas forcément toujours le cas. Des distinctions ont parfois été épinglées, comme celle de Mouammar Kadhafi ou de Bachar Al-Assad. Ce dernier a rendu sa légion d'honneur en 2018, reçue en 2001 des mains de Jacques Chirac. Mussolini, Franco, Ceaușescu ont par le passé été également honorés d'une légion d'honneur, tout comme l’ex-dictateur du Panama, Manuel Noriega. Sa condamnation en justice pour blanchiment d'argent a entraîné une modification par décret du Code de la Légion d'Honneur en 2010, rendant possible l'exclusion des décorés étrangers.

Refuser d'appliquer la "réciprocité diplomatique" ou retirer une distinction s'avère particulièrement rare. Les visites d'État sont en effet souvent accompagnées de tractations économiques, et ces marques d'attention peuvent aider à entretenir les bonnes relations entre dirigeants. Le président égyptien Al-Sissi n'a pas connu cet affront, son pays étant l'un des clients privilégiés de la France en matière d'armement. Malgré quelques contrats perdus ces dernières années, l'Égypte avait été en 2015 le premier pays à investir dans le Rafale. Et reste à ce jour l'un des rares clients étrangers à l'utiliser.

Malgré les critiques émises à l'encontre du président Al-Sissi, il faut enfin mentionner le fait que la France voit en lui un allié dans la lutte contre le terrorisme. "La France se tient aux côtés de l'Égypte car la sécurité de ce pays ami, c'est aussi notre propre sécurité", déclarait Emmanuel Macron en octobre 2017, quelques mois seulement après sa prise de fonctions. 

En résumé, il est donc vrai d'indiquer que les remises de légions d'honneur font partie des codes classiques en matière de diplomatie. Une "réciprocité" à laquelle se plie volontiers l'Élysée, y compris vis-à-vis de dirigeants dont les politiques sont contestées. Cette coutume, si elle suit l'usage et les traditions, n'en demeure pas moins facultative, à la seule appréciation du président de la République. Abdel Fattah al-Sissi n'est pas la seule personnalité étrangère controversée à avoir été décorée lors des dernières décennies, et l'on constate que l'Élysée invoque généralement des arguments identiques pour justifier ces décisions,  se retranchant derrière la survivance de pratiques courantes dans le monde de la diplomatie.

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