Wauquiez redonne des cours à l'EM Lyon : quel genre de profs sont nos politiques ?

Wauquiez redonne des cours à l'EM Lyon : quel genre de profs sont nos politiques ?

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D'UNE ARÈNE À L'AUTRE - Quelques semaines après l'esclandre suscité par son cours donné aux étudiants de l'EM Lyon, Laurent Wauquiez est rappelé à l'estrade, ce vendredi et samedi. Comme nombre de ses congénères politiques, le président de LR partage ce que sa carrière leur a appris. Profs, élèves et écoles : LCI a demandé aux principaux intéressés de nous parler de cette activité.

Il a fait crier ses alliés contrariés de la droite modérée, s'interroger les journalistes à qui il servait son "bullshit", reçu l'agrément inattendu de Jean-Luc Mélenchon en critiquant les médias de masse... mais, en faisant pleuvoir les "offs" et les anecdotes devant une poignée d'étudiants de l'Ecole de management de Lyon, Laurent Wauquiez, qui reprend du service ce vendredi et samedi selon Le Parisien, ne s'est pas contenté d'amener la lumière médiatique à lui. Il a aussi éclairé d'un jour nouveau un mélange des genres aussi vieux que la politique lui-même. Ces hommes et femmes politiques qui, en parallèle de leur carrière, ou après avoir déposé les armes et quitté l'arène, en retrouvent une autre : les amphithéâtres universitaires et les salles de cours.

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Hamon sur Wauquiez :"Est-ce bien serieux d'avoir un cours de cette nature-là ?"

Jamais je ne politise mes cours : c'est anti-déontologiqueJean-François Copé

Jean-Pierre Raffarin, Benoît Hamon, Bernard Cazeneuve, Dominique Bussereau. Des noms bien connus pour des sujets pas moins sérieux : les relations internationales, l'économie sociale et solidaire, l'action publique, la lutte contre le terrorisme... Autant de raisons de se demander si, après le cours très particulier de Laurent Wauquiez, les autres politiques convertis dans la pédagogie se laissent autant aller à la confidence devant leurs élèves. 


"Les cours que j'ai dispensés n'ont rien à voir avec de la politique politicienne. Jamais je ne les politise : c'est anti-déontologique", assure à LCI Jean-François Copé. L'ancien patron de l'UMP, ex-professeur associé à Paris-8 et maître de conférence à Sciences Po après ses déboires dans l'affaire Bygmalion, tenait à ce qu'il y ait "une imperméabilité" entre ses fonctions de député, de maire et de prof : "L'intérêt d'être avec des étudiants, ce n'est pas de faire un meeting. Le professeur n'est pas un hâbleur, il n'est pas là pour haranguer les foules. Il est là pour enseigner, pour assurer un rapport convivial et d'autorité. Mes élèves, j'ai commencé par leur rappeler qu'il me fallait des copies rendues à l'heure et sans faute d'orthographe".


Un discours à l'aune de ceux entendus après la polémique : Dominique Bussereau avait ainsi vu en Laurent Wauquiez un "kéké" devant ses étudiants. Sur notre antenne, Benoît Hamon avait fustigé la prestation : "Il a voulu faire le beau. [...] Mais là, c'est pas sérieux. [...] Les politiques sont sollicités parce qu'ils ont de l'expérience, parce qu'ils peuvent éclairer le débat public." 

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Jean-François Copé sur Laurent Wauquiez : "Il était de ceux qui poignardaient le plus fort"

Il y a deux types de profs venus de la politique : ceux qui font la part des choses... et les autres

Autant de qualités qui reflètent l'image d'enseignant assez classique, comme on en trouve fréquemment sur les bancs de ces grandes écoles. Bastien, par exemple, a eu le député LR Julien Aubert en cours à Sciences Po. Il conserve le souvenir d'un prof volontiers "caustique", sachant faire la part des choses. "Ses cours étaient bien préparés, il ne nous a jamais rien dit de choquant, et il ne donnait pas l'impression de se contraindre. Il était peut-être même plus bienveillant par rapport à l'image qu'on pouvait avoir de lui." L'élu du Sud-Est avait en effet accédé à une certaine notoriété en insistant pour donner du "madame le président" à Sandrine Mazetier, vice-présidente de l'Assemblée, essuyant finalement une sanction du bureau de l'Assemblée. Louise, qui avait assisté à une conférence du président de l'hémicycle Bernard Accoyer, se souvient d'une atmosphère très sérieuse, sur le thème du rôle du Parlement : "Il n'était pas là pour faire le show ni donner les pépites qu'on a tous envie d'entendre." Impossible pour cette étudiante de Sciences Po Paris d'imaginer ces cours ressembler à la leçon du professeur Wauquiez : "Ils ne sont pas naïfs, ils maîtrisent. Je n'ai jamais entendu de double discours qui consiste à dire : 'Je vous dis quelque chose mais vous ne le répétez pas.'"


La règle du sérieux ou de la neutralité ne vaut toutefois pas pour tout le monde. "Le journal de Sciences Po écrivait qu'il y avait deux types de profs : ceux qui font la part des choses et les autres", poursuit Bastien. Dans la catégorie "autres", on pourrait ranger un certain Pierre Moscovici, dont les cours rue Saint-Guillaume le voyaient se livrer "à de remarquables ­imitations de Jacques Chirac dignes de Jean Roucas", raconte son ancien élève, l'avocat Antoine Vey pour Vanity Fair. Ou François Asselineau, pas encore candidat à la présidentielle mais "déjà une rock star" au sein de la fac privée Léonard de Vinci de Courbevoie, qui, en maître du storytelling, faisait déjà sentir "son côté... pas complotiste, mais très alarmiste, du genre : 'On ne rend pas compte qu'on est tout petit dans le monde, en Europe'", se souvient Marin, qui a assisté à la leçon. 


L'ancien eurodéputé FN Jean-Claude Martinez, prof de finances publiques à Assas, ne se montrait "jamais avare d'une blague sur Marine Le Pen et certains de ses cours, s'ils avaient été enregistrés, auraient fait autant de bruit que Wauquiez". Ou de Patrick Louis, ex-député européen proche de Philippe de Villiers et employé... de l'EM Lyon, qui "avait tenu des propos à la limite de la diffamation visant l'activité d'un eurodéputé pendant la guerre des Balkans".

Des professeurs célèbres... et évalués par les élèves

Ces professeurs au CV politique bien fourni ne sont pas invités seulement pour flatter la réputation de l'école qui les accueille. D'eux, on attend "le sérieux des cours", "l'expertise" et "l'expérience" partagés dans un cadre académique, détaille à LCI Léon Laulusa, directeur général adjoint de l'ESCP Europe, où enseignent notamment Jean-Pierre Raffarin et l'ancienne ministre Nicole Fontaine. Mais avant d'y enseigner, les candidats doivent passer par un comité consultatif, avec avis de la direction : "Le recrutement des professeurs, ce n'est pas le fait du prince". Dans un environnement ultra-concurrentiel, l'ESCP Europe ambitionne de former "des futurs leaders, qui devront concevoir une meilleure société." Autant dire qu'on n'attend pas du Pr Raffarin qu'il dispense que des anecdotes. D'ailleurs, il pourrait lui en coûter : "Nos professeurs sont évalués par les étudiants, poursuit Léon Laulusa. Ça nous aide à assurer une cohérence entre ce qui est attendu et ce qui est donné."


Et gare à ceux qui ne s'y conformerait pas. Pour sa propension à se livrer sur sa carrière de diplomate et de ministre, l'ex-chef de la diplomatie Hubert Védrine avait essuyé les plaintes auprès de la direction des études de certains élèves, mécontents de la qualité de ses cours. "Ça lui était revenu aux oreilles et il l'avait très mal pris", rapporte Diane, qui se souvient, à l'inverse, des cours d'économie du professeur Dominique Strauss-Kahn, en 2007, "très pédagogue, qui ne sortait jamais de son cadre".


Ce respect des règles est-il lié au passé universitaire de Dominique Strauss-Kahn ? Pas forcément. Avocat de formation et vieux routard de la politique, Jean-François Copé s'interdit tout débordement : "Ce qu'a fait Laurent Wauquiez, déontologiquement, c'est compliqué. Quand on dispense un cours, tout a priori partisan, qu'il soit philosophique, religieux, politique, est proscrit." Une ligne de conduite liée à la fois "au réglement", mais aussi à "un devoir de transmettre" pour ces professeurs occasionnels qui renvoient alors symboliquement l'ascenseur à des écoles qui leur ont fourni, au moins en partie, un réseau, un savoir-faire et des compétences qui les ont emmenés là où ils sont. Laurent Wauquiez pourra s'y essayer. Près de trois semaines après ses propos polémiques en classe, l'EM Lyon lui a rouvert ses portes : "Suite à l'excellent niveau des évaluations du cours par les étudiants, ce cours est maintenu." Mais cette fois, les portables resteront peut-être à l'entrée.

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