Les effectifs de l'éducation et de l'écologie sont-ils sacrifiés pour renforcer un "État policier" ?

Le ministère de l'Intérieur bénéficie d'effectifs en hausse depuis plusieurs années.
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À LA LOUPE – Un graphique circule sur les réseaux sociaux et compare les évolutions d'effectifs au sein des différents ministères. Peut-on se fier à ces chiffres, présentés comme l'illustration de "l'État policier de La République en marche" ?

Le gouvernement recrute-t-il des policiers, gendarmes et militaires grâce aux économies réalisées sur l'écologie et l'éducation ? C'est en tout cas ce que laisse supposer un graphique qui circule sur Facebook. Intitulé "L'État policier de la République en marche", il met en avant l'évolution du nombre d'emplois dans les ministères entre 2018 et 2019. La hausse la plus spectaculaire concerne le ministère de l'Intérieur avec 3.573 postes, tandis que l'armée profite de 964 postes supplémentaires. A contrario, l'Éducation (1.800 postes en moins) et l'Écologie (1.639 en moins) semblent les grands perdants. 

Ce graphique très critique avance comme source la Commission des finances du Sénat. Afin d'appuyer le propos, il est agrémenté d'une photo d'un policier en train d'utiliser un lanceur de balles de défense (LBD).

Des chiffres qui circulent depuis plusieurs mois

L'association toulousaine Inform'Action, qui diffuse le graphique via sa page Facebook, n'en est pas à l'origine. On retrouve en effet les mêmes chiffres dans une infographie très semblable mise en ligne en juin dernier par la Fédération Syndicale Unitaire de la Fonction Publique d’État et Territoriale des Alpes de Haute-Provence. Les chiffres sont identiques, seule la mise en forme change. 

Toujours en juin, un troisième visuel circulait sur Facebook : il cherchait à montrer les "priorités du gouvernement" en comparant les créations de postes aux ministères des Armées et de l'Intérieur, et les "destructions d'emplois" pour la Santé et dans l'Éducation nationale. Le Monde avait à l'époque analysé les chiffres avancés. 

Des données à nuancer…

Toutes ces infographies ont en commun de s'appuyer sur des chiffres du projet de loi de finances. Il faut donc se tourner vers les publications officielles pour les vérifier. Après quelques calculs, on observe que les données présentées sont inexactes, même si assez proches de la réalité. LCI a ainsi compilé les vrais chiffres, rassemblés dans l'infographie ci-dessous.

L'avantage de ce graphique "maison" est de représenter l'ensemble des ministères, et pas seulement quelques-uns comme dans les publications Facebook. On observe ici que les chiffres relatifs aux postes créés à l'Intérieur sont le résultat d'un calcul erroné : on en compte 2.278 entre 2018 et 2019, et pas 3.573. Même chose pour le ministère des Armées, qui profite de 450 postes en plus, et pas 964. Du côté des suppressions, celles dans l'Éducation nationale sont quasi conformes (plus ou moins 1.800), mais celles relatives au ministère de la Transition écologique et solidaire sont exagérées (1.078 et non pas 1.639). 

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Entre 2018 et 2019, on constate que c'est le ministère de l'Action et des comptes publics qui a le plus taillé dans ses effectifs, avec 2.283 postes supprimés. À l'inverse, les graphiques relayés sur Facebook ne montraient pas que le ministère de la Justice avait bénéficié de 1.300 postes supplémentaires.

… et à relativiser

Peut-on tirer des conclusions de ces graphiques ? Pas totalement. Le nombre de postes n'est en effet pas le seul indicateur à prendre en compte pour évaluer les moyens mis à disposition d'un ministère. Recruter des milliers de militaires mais les équiper avec des armes en plastique ne contribuera par exemple pas à renforcer nos capacités de défense. Les effectifs sont donc à étudier avec les réserves qui s'imposent. 

Par ailleurs, il convient de rapporter ces variations aux effectifs globaux des ministères. Si l'un d'entre eux ne compte que 100 postes, la création de 50 postes supplémentaires va augmenter de façon exponentielle les effectifs. Pour y voir plus clair, le graphique ci-dessous ne s'intéresse non pas au nombre de postes créés ou supprimés entre 2018 et 2019, mais au pourcentage d'évolution des effectifs rapporté au nombre global de fonctionnaires dans chaque ministère.

Mise en avant sur Facebook, la hausse des effectifs des armées se trouve largement minorée, et l'on découvre que le ministère de l'Outre-mer fait partie des gagnants du projet de loi de finances 2019. Les services du Premier ministre également, avec une augmentation de 1,49% de leurs effectifs. L'Éducation nationale, qui semble sacrifiée dans les publications Facebook, apparaît à l'inverse comme relativement épargnée si l'on compare les suppressions de postes à ses effectifs globaux. Au contraire du ministère de la Santé ou du Travail, notamment.

Un État policier ?

Peut-on parler d'un "État policier" à la lecture des chiffres fournis par les projets de loi de finances ? Se baser sur les seuls recrutements d'une année sur l'autre n'étant pas significatif, il est nécessaire d'observer les données dans une plus grande temporalité. Le graphique qui suit permet ainsi de visualiser les effectifs au sein du ministère de l'Intérieur et des Armées depuis 2012.

En hausse constante, les effectifs à l'Intérieur ont grimpé de 5,38%, une évolution non négligeable mais qui ne semble pas hors normes dans une période d'instabilité marquée par une série d'attentats et de crises sociales. Après une baisse, le nombre de postes aux Armées est lui reparti à la hausse, sans pour autant revenir à son niveau de 2012. 

Les constats opérés dans les publications Facebook semblent donc assez nettement exagérés, même s'il faut remarquer que le projet de loi de finances 2020 réaffirme une hausse des moyens et des effectifs pour le ministère de l'Intérieur. Ce dernier se réjouit que les budgets et personnels en hausse confirment "l’ambition du Gouvernement de restaurer le potentiel humain des forces de sécurité" et que "les engagements pris solennellement devant les Français depuis 2017 soient tenus et consolidés".

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