Les Sports, un ministère "déclassé" ?

La ministre des Sports Roxana Maracineanu a été placée sous la tutelle du ministre de l'Éducation nationale Jean-Michel Blanquer.
Politique

REMANIEMENT - Jusqu'alors ministre de plein exercice, Roxana Maracineanu est désormais à la tête d'un ministère délégué aux Sports, rattaché à l'Éducation nationale. Un "affaiblissement du ministère" que regrettent ses prédécesseurs Marie-George Buffet et Patrick Kanner, joints par LCI, à quatre ans des JO de Paris.

"C'est un ministère qui passe en deuxième division". La formule choisie par Patrick Kanner pour qualifier la mise sous tutelle du ministère des Sports n'a rien d'un hasard. Lundi 6 juillet, le sport français a perdu un ministère de plein exercice qu'Édouard Philippe avait pourtant rétabli trois ans plus tôt. À l'occasion de la recomposition de l'équipe gouvernementale par Jean Castex, Roxana Maracineanu, en charge du portefeuille des Sports depuis la démission de Laura Flessel en septembre 2018, a été placée sous l'autorité du ministre de l'Éducation nationale Jean-Michel Blanquer en tant que ministre déléguée. 

Ce scénario d'un rattachement des Sports à l'Éducation n'est pas inédit sous la Ve République. Cette tutelle a déjà été en vigueur sous le gouvernement Rocard. Le secrétaire d'État Roger Bambuck s'était alors retrouvé dans le périmètre du ministre Lionel Jospin (1988-1991). Dans sa première réaction sur Twitter, la nouvelle ministre déléguée s'est pourtant dit "heureuse d'affirmer la mission éducative et émancipatrice du sport", dont elle devra désormais référer auprès de Jean-Michel Blanquer. Au ministère des Sports, contacté par LCI, ce rapprochement est assumé comme "une ambition et une opportunité". "L'appétence de la ministre est pour une vision éducative. L'enjeu, c'est le sport à l'école. C'est le grand dessein qu'elle a. On a toujours valorisé l'esprit plutôt que le corps. Rendre la France plus sportive passe par l'école", nous assure cette source. 

"La culture a son ministère et le sport son strapontin"

Mais cet aménagement vers une vision plus sociétale et éducative, que Maracineanu a elle-même poussé selon l'exécutif, inquiète au plus haut point sur la place accordée au sport dans ce "nouveau chemin" de la présidence d'Emmanuel Macron. "Depuis le début du quinquennat, on est sur une sorte de dégradation de ce ministère", tacle Patrick Kanner, ancien ministre des Sports (2014-2017) de François Hollande, joint par LCI. Selon lui, la perte de statut et d'influence du ministère "a commencé par la perte de la Jeunesse par Laura Flessel, qui n'était 'plus que' ministre des Sports de plein exercice". "Aujourd'hui, on assiste à la fusion-absorption de ce portefeuille par l'Éducation. Cela me paraît inadapté au regard de ce que représente le sport dans notre pays. C'est notre histoire qui est en train d'être mise entre parenthèse dans un délitement discret et progressif, dénonce-t-il.  

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"C'est le déclassement, l'affaiblissement du ministère qui se poursuit", abonde Marie-George Buffet auprès de LCI. Une allusion à peine voilée au sort des inspecteurs généraux et des services déconcentrés de l'État. "Le sport, au même titre que la culture, méritait un ministre de plein exercice", juge la députée Gauche démocrate et républicaine (GDR), en charge du portefeuille des Sports (1997-2002) sous Lionel Jospin. "C'est un outil utile pour mener le combat pour l'éthique sportive, contre la marchandisation, pour l'accès de toutes et tous. Petit à petit, il se voit dénier ses missions."

Au-delà des deux ministres, le constat est partagé par des cadres du monde sportif. "La culture a son ministère et le sport son strapontin", a ainsi tweeté l'ancien sélectionneur de l'équipe de France Raymond Domenech, président du syndicat des entraîneurs de football (UNECATEF). "Encore une fois, le sport reste une sous-matière chez nous."

Ce n'est pas un affaiblissement du ministère- Une source gouvernementale

Depuis deux ans à la tête des Sports, Roxana Maracineanu a accompagné de nombreuses réformes mais aussi vu le champ d'action de son ministère se réduire. Dans la ligne de mire des ministres interrogés : la création de l'Agence nationale du sport (ANS) en 2019, présidée lors de sa création par... Jean Castex, devenu Premier ministre vendredi. Cette agence, censée valider la nouvelle gouvernance du sport français, associe les parties prenantes (État, mouvement sportif, collectivités territoriales et entreprises) et reprend des compétences cruciales du ministère. Outre le pilotage des orientations pour la haute performance et le développement des pratiques, c'est là que sont décidés les montants des subventions aux Fédérations pour le haut niveau.

"C'est le premier grand élément de délitement du ministère", rétorque Patrick Kanner, président du groupe socialiste et républicain (SOCR) au Sénat. "Dans la mesure où on a confié à un haut fonctionnaire, la direction de l'Agence nationale du sport, il y a concurrence directe avec les prérogatives de la ministre. L'affaiblissement du pouvoir politique était en gestation avec l'ANS. Ce gouvernement, avec sa vision libérale de l'intervention publique, considère que le sport doit être confié au privé." Ce que craint aussi Marie-George Buffet, qui voit en cette nouvelle organisation "une marginalisation" du ministère. D'où la nécessité, selon la députée de Seine-Saint-Denis, de "préciser les prérogatives de l'ANS et de la ministre déléguée". 

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Face à ces doutes, le ministère répète que l'Agence nationale du sport est "un outil complémentaire" des services de l'État. "Ce n'est pas un affaiblissement, c'est un opérateur pour mieux travailler. Il a des obligations et des objectifs fixés par le ministère, qui lui délivre des crédits pour fonctionner. Le ministère en pilote les axes et les grandes lignes", nous précise-t-on.

L'horizon des Jeux olympiques de 2024

À quatre ans des Jeux olympiques et paralympiques de Paris, ce "déclassement" du ministère n'est pas vu d'un bon œil par les deux anciens ministres. "Le seul point positif est que Jean Castex aime le sport. Peut-être que son engagement créera une forme de compensation par rapport à cette dégradation", concède Patrick Kanner. Cela passera par la nomination prochaine d'un délégué interministériel aux Jeux Olympiques, rattaché à Matignon, poste occupé jusqu'ici le nouveau Premier ministre. "Mais, en attendant, le premier acte qu'il commet en tant que Premier ministre, c'est de dégrader la place du ministère des Sports", regrette-t-il. 

"Marginalisé" et "en perte d'influence", le ministère des Sports pourrait-il disparaître ? "Heureusement que le quinquennat d'Emmanuel Macron se termine parce que ça finirait comme secrétariat d'État isolé et peut-être même comme sous-direction de l'Éducation nationale", soupire l'ancien ministre de François Hollande. "C'est ce que souhaitait Bercy : supprimer cette ligne budgétaire", assure Marie-George Buffet, citant "une note" au sujet de la création de l'Agence nationale du sport. "Le signal envoyé" par l'exécutif, estime-t-elle, "est de dire que le sport n'est pas si important que ça et qu'il ne mérite pas un ministère". 

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"Absurde", nous répond le ministère. "Ce rapprochement est une occasion historique pour inscrire durablement le sport dans la vie des Français. C'est juste une évolution", défend l'entourage de l'ex-nageuse, première Française championne du monde. "En à peine deux ans, la ministre a redonné une place historique au ministère des Sports. Elle a renforcé son rôle régalien."

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