Kadhafi, Takieddine, Mediapart : la riposte de Nicolas Sarkozy dans l'affaire libyenne passée au crible

FACT CHECK - Interviewé sur le plateau de TF1 jeudi 22 mars, au lendemain de sa mise en examen dans le cadre du financement présumé de sa campagne de 2007 par la Libye, Nicolas Sarkozy s'est défendu pied à pied. Nous avons vérifié son argumentaire.

Après les justifications auprès des enquêteurs, la défense médiatique. Nicolas Sarkozy était l'invité du 20H de TF1, jeudi 22 mars, pour réagir à sa mise en examen des chefs de "corruption passive", "financement illégal de campagne électorale" et "recel de détournement de fonds publics libyens".


Pendant plus d'une vingtaine de minutes, l'ancien chef de l'Etat a égrené ses arguments dans le but de démontrer qu'il n'avait jamais reçu de l'argent du colonel Kadhafi pour financer sa campagne électorale de 2007. Nous avons passé quelques-uns de ses arguments à l'épreuve du factchecking. 

Des accusations à partir de 2011

Ce qu'il dit : "La bande Kadhafi, une bande d’assassins – le père, le fils, le neveu, le cousin, le porte-parole, la maîtresse, le beau-frère – m’agonisent d’injures et de calomnies. Ça a commencé quand ? Le 10 mars 2011. Je reçois les opposants de Kadhafi, le CNT, à l’Elysée. Le 11 mars, Kadhafi commence à parler du financement de ma campagne. Jamais avant il n’en avait dit un mot. Jamais." "Mais certains de ses proches l’avaient mentionné", tente Gilles Bouleau. "Non, non, non, non. Jamais un mot. Ça commence le 11 mars."


Dans les faits : l'objectif de Nicolas Sarkozy est clair. Discréditer ses accusateurs, qui auraient imaginé le financement de la campagne de 2007 uniquement pour lui faire payer son intention d’intervenir en Libye au printemps 2011, et faire oublier le rapprochement tenté avec le régime dans les premiers moments de son quinquennat. L’ancien chef de l’Etat nie tout écrit ou mention antérieure de ce financement. Pourtant, les enquêteurs français disposent depuis septembre 2016 d’un carnet appartenant à Choukri Ghanem, ancien ministre du Pétrole de Kadhafi où, fin avril 2007, ce dernier, retrouvé noyé dans le Danube en 2012, consigne l’envoi de 6,5 millions d’euros à Nicolas Sarkozy. Un "nouveau faux document", avait balayé ce dernier, sans qu'aucune enquête ne vienne étayer cette affirmation.

La "bande de Kadhafi", seule accusatrice

Ce qu’il dit : "Parmi les proches de monsieur Kadhafi, il y en a un qui est particulièrement salé. Monsieur Senoussi m’accuse [...] mais c’est un monsieur qui a une moralité très faible puisqu’il a été condamné en mars 1999 par la Cour d’assises spéciale de Paris à la perpétuité pour avoir été l’ordonnateur et le commanditaire de l’attentat le plus meurtrier qui a visé la France, c’est-à-dire l’attentat sur les vols d’’UTA, 170 morts dont 54 Français plus tout l’équipage. Voilà. Entre monsieur Kadhafi qui est un dictateur, monsieur Senoussi qui est un terroriste condamné – aujourd’hui condamné à mort, d’ailleurs – ce n’est que la bande de Kadhafi."


Dans les faits : Nicolas Sarkozy circonscrit les accusations au seul clan Kadhafi, dont il ne se prive pas de rappeler les "faits d’armes". Il appuie particulièrement sur le cas de Senoussi. A dessein ? En décembre 2016,  Mediapart affirmait en effet que Nicolas Sarkozy s’était engagé à revenir sur la condamnation du responsable libyen. Le titre d'Edwy Plenel a d'ailleurs produit des documents l'attestant.


Mais le clan Kadhafi n’a pas été le seul à formuler des accusations contre l’ancien Président. L’ex-président libyen, le premier de l’ère post-Kadhafi, Mohamed el-Megaryef, a confirmé ces accusations dans ses mémoires, intitulées "Mon combat pour la liberté". Mémoires dont la version française, publiée aux éditions du Cherche-Midi, ont été expurgées de ce passage, retrouvé par Mediapart : "Pourquoi mentir ou le nier ? Oui, Kadhafi a financé la campagne électorale de Nicolas Sarkozy et a continué à le financer encore après 2007."

L'authenticité du document Mediapart

Ce qu’il dit : "Je vous ai amené un document judiciaire produit par les officiers de police judiciaire qui ont enquêté dans le cadre de l’enquête pour faux que j’avais déposée (sic) contre Mediapart : ‘Il existe donc, après deux ans d’enquête, une forte probabilité pour que le document produit par Mediapart soit un faux.' C’est un document qui malheureusement n’a pas fait l’objet de la moindre publicité dans les médias." Gilles Bouleau lui fait alors remarquer qu’il a été débouté deux fois par la justice dans cette affaire. "Non, non, non. Mediapart a bénéficié d’un non-lieu parce qu’ils ont prétendu qu’ils n’étaient pas au courant de la fausseté du document […] Je précise que les deux prétendus signataires de ce document, Moussa Koussa et Bechir Saleh, ont tous les deux dit que ce n’était pas leur signature, et que ce document était un faux."


Dans les faits : publié dans l’entre-deux-tours de 2012, ledit document est présenté comme une note de Moussa Koussa, chef du service de la sécurité extérieure libyenne. Daté de décembre 2006, il confirme un "accord de principe" pour "appuyer la campagne électorale" de "Nicolas Sarkozy". L’ancien chef de l’Etat a toujours évoqué un "faux grossier", poursuivant Mediapart. Des poursuites pour lesquelles il a donc été deux fois débouté, en attendant l’évaluation de son pourvoi en cassation. 


Concrètement, les juges ont indiqué que "l’ensemble des investigations visant à déterminer si le document publié était un faux matériel, indépendamment de son contenu, n’a pas permis de l’établir". En d’autres termes : si le document est un faux, la justice n’a pas pu le prouver. Une pierre dans le jardin de l'ex-Président, qui s'appuie par ailleurs un peu trop vite sur les dénégations de 2012 de Moussa Koussa . Le responsable libyen avait jugé "falsifiées" les "histoires" autour de la note, avant de reconnaître, deux ans plus tard : "Le contenu n'est pas faux, mais la signature est fausse". Un dernier point contredit par des experts graphologues convoqués par la justice française en 2014.

Sarkozy vs Takieddine

Ce qu'il dit : "Il dit, ce sinistre individu, qu’il m’aurait croisé au ministère de l’Intérieur. Il ne dit pas qu’il avait un rendez-vous, il dit qu’il m’aurait croisé au ministère de l’Intérieur et il dit autour du 27 janvier. Il m’a croisé, il a dit "bonjour monsieur le ministre", il m’a remis une valise avec 1,5 million d’euros, voyez la crédibilité de la scène… On se croise. Que n’aurait-il fait et qu’aurait-il fait de cette valise s’il ne m’avait pas croisé ? Mais il n’a pas de chance cet escroc, parce que j’ai la preuve que le 27 janvier je n’étais pas à Paris. J’étais en Avignon. Le 28 janvier je n’étais pas à Paris, j’étais en Avignon. Que le 26 janvier, je n’étais pas à Paris, j’étais en Poitou-Charentes. Et que le 25 janvier dans l’après-midi je n’étais pas à Paris, j’étais à Saint-Quentin."


Dans les faits : Nicolas Sarkozy dit vrai en ce qui concerne ses déplacements du 25, du 27 et du 28 janvier. En revanche, comme l'a repéré BuzzFeed News, l'ex-chef de l'Etat était bien à Paris le 26 janvier au matin. Il assistait en effet à une cérémonie en hommage à l'abbé Pierre, décédé quelques jours plus tôt, dans la cathédrale Notre-Dame de Paris. Pour en attester, plusieurs preuves : des photos d’abord. On voit Nicolas Sarkozy dans un cliché signé Patrick Kovarik pour l’AFP sur les bancs de la cathédrale, entre Valéry Giscard d’Estaing et Michelle Alliot-Marie, le 26 janvier 2007. Une dépêche AFP, ensuite, rappelle l’événement et la présence avérée du futur chez de l’Etat. Contacté par BuzzFeed, l’entourage de Sarkozy reconnaît un abus de langage : "Ce qu’il a voulu dire, c’est qu’il n’était pas à son bureau. Son agenda l’atteste."

Une interview du fils Kadhafi

Ce qu'il dit : "Sur PV de police, ce sinistre Takieddine dit : le 4 mars, il rencontre le fils Kadhafi. Il ne peut pas se tromper sur la date, parce que le 5, monsieur Takieddine sera arrêté au Bourget avec de l'argent liquide que lui avait remis Saïf Kadhafi pour lui, pas pour qui que ce soit d'autre. Et il raconte l'entretien avec Saïf Kadhafi, monsieur Takieddine. 'J'ai vu Saïf Kadhafi et je lui ai dit : mais Saïf, c'est vrai ce que tu as dit à Euronews, s'agissant du financement de la campagne de Nicolas Sarkozy ? Et Saïf dit oui'. Il y a un problème : c'est que la rencontre entre Saïf Kadhafi et Takieddine a eu lieu le 4 mars, l'intervention de Saïf Kadhafi a eu lieu 12 jours plus tard, le 16."


Dans les faits : Sur ce point précis, Nicolas Sarkozy dit vrai. Nous avons en effet retrouvé l'interview de Saïf Al-Islam Kadhafi auprès d'Euronews. Celle-ci date bien du 16 mars 2011. Dans cette interview, le fils de Kadhafi dit : "Il faut que Sarkozy rende l'argent qu'il a accepté de la Libye pour financer sa campagne électorale. C'est nous qui avons financé sa campagne et nous en avons la preuve. Nous sommes prêts à tout révéler. La première chose qu'on demande à ce clown, c'est de rendre l'argent au peuple libyen. Reste qu'il demeure difficile de vérifier la teneur des propos de Ziad Takieddine au fils Kadhafi au début du mois de mars.

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