"Listes communautaires" aux municipales : de quoi parle-t-on exactement ?

"Listes communautaires" aux municipales : de quoi parle-t-on exactement ?

POLITIQUE - Les Républicains veulent les interdire et quasiment tous leurs adversaires politiques sont d'accord pour pointer du doigt les "listes communautaires" ou "communautaristes". Mais qu'entend-on par là ? Est-ce vraiment une réalité en France, à cinq mois des élections municipales ? LCI s'est entretenu avec le sociologue Fabrice Dhume pour essayer d'y voir plus clair.

Le président de la région Hauts-de-France Xavier Bertrand a été le premier à (re)mettre sur la table la question des listes communautaires, demandant au gouvernement de prendre des dispositions en vue des élections municipales du mois de mars 2020. Puis le patron des sénateurs LR Bruno Retailleau s’est emparé du sujet. Il souhaite déposer une proposition de loi pour les interdire. Dans le viseur des deux élus républicains : l’Union des démocrates musulmans français (UDMF), dont la liste menée par Nagib Azergui a recueilli moins de 29.000 voix aux dernières élections européennes, avec cependant des pics dans quelques communes et bureaux de vote. 

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"Après avoir présenté une liste aux européennes, l’UDMF veut maintenant en présenter aux municipales", a justifié l’élu de Vendée. Or, toujours selon lui, les listes communautaires veulent "privilégier une partie de la population alors que notre République est ‘indivisible’". Sur tout le spectre de l’échiquier politique, de Marine Le Pen (RN) à Yannick Jadot (EELV), on s’est entendu sur le fait d’interdire de telles listes. Seul Raphaël Glucksmann (Place publique), qui s’est dit "par définition contre toute forme de liste communautaire", a soulevé une bonne question en se demandant : "comment on définit cette liste ?" C’est ce que LCI a cherché à savoir auprès de Fabrice Dhume, sociologue, membre du collectif Crisis (Coopérative de recherches impliquées et d’interventions sociologiques). 

Quelle définition ?

"Je ne peux pas en donner de définition claire. Cette expression n'a d'autre réalité que d'être un discours, une fiction. Si vous donnez la parole aux personnes visées par ce discours, personne ne revendique le fait de constituer une liste communautariste. Ce terme n’est employé que par des personnes qui cherchent à en disqualifier d’autres" a expliqué à LCI Fabrice Dhume.

Pourquoi ce terme pose problème ?

"Cette expression mobilise trois arguments : il y aurait des communautés en France ; cela serait contraire à l’ordre dit républicain ; et cela menacerait l’Etat et la paix civile. Or, la sociologie montre qu’il n’existe pas de communauté structurée en matière d’islam. Un constat qui met à mal les arguments deux et trois."

Aussi, explique Fabrice Dhume, "à défaut de pouvoir bénéficier de ce privilège qu'est la légitimité à parler au nom des autres (du fait de la discrimination dans les partis politiques et de l'islamophobie dans l'espace politique en général), les musulmans en France sont assignés à une représentation 'communautaire' et ont un choix stratégique extrêmement contraint. La configuration actuelle découle de cette contrainte, exercée par le racisme et la discrimination, et non pas une revendication de 'communauté' en soi."

Quels peurs se cachent derrière cette dénonciation des listes communautaires ?

"Ce discours s'invente ou fantasme un adversaire pour disqualifier certaines paroles politiques. Aujourd'hui, des groupes qui subissent depuis des générations le racisme se mobilisent pour faire entendre leur voix, reconnaître le tort du racisme, des inégalités sociales et des discriminations. Mais les groupes qui bénéficient de cet ordre social hiérarchisé et inégalitaire défendent leur position et leurs privilèges (accès aux médias, places dirigeantes, monopole de la représentation politique). Leur défense mobilise le nom de l'Etat et de la République en voulant faire croire que des groupes s'en prennent au bien commun et à l'universalisme", expose le sociologue.

"Le discours du communautarisme c'est une sorte d'appel à la guerre. C’est un discours complotiste, comme l’illustre la récente sortie de Xavier Bertrand. Il dit : 'Ces gens veulent tester la République : c’est eux ou nous et la République doit être forte'. Mais qui sont 'ces gens' ? Etrange que cela ne soit pas précisé. Ce discours fonctionne comme un 'bien entendu' qui, disons-le, fait appel aux préjugés racistes."

Pourquoi cette expression s'invite dans le débat public ?

"Ce discours est utilisé en deux occasions : les échéances électorales, au cours desquelles les partis installés qui reproduisent une ségrégation sociale veulent garder le monopole; et les moments où le pouvoir interprète la réalité sociale sous un mode policier et sécuritaire. Ce terme est employé dans quasiment tout l’échiquier politique, ce qui témoigne de la diffusion et de la banalisation de ce que l'on appelle l’islamophobie."

"Historiquement, à la fin des années 1980, ce discours vient de réseaux de gauche qui se posent en détenteur du discours républicain. Ils vont ensuite trouver des convaincus à droite et à l’extrême droite. Ces acteurs ont alors bénéficié de relais dans les médias", conclut le sociologue.

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