Macron veut "responsabiliser" les pauvres : "C'est insupportable! Notre système est l'un des plus performants au monde"

3 QUESTIONS - En évoquant le "pognon de dingue" que représentent les aides sociales, Emmanuel Macron a choqué. Pour le directeur de l'Observatoire des inégalités, Louis Maurin, interrogé par LCI, ces aides sociales sont bel et bien efficaces, en permettant à la France d'avoir un des taux de pauvreté les plus faibles d'Europe.

Faut-il "responsabiliser" les allocataires des aides sociales pour que celles-ci soient plus efficace ? Emmanuel Macron a prononcé la phrase la plus commentée du jour ce mercredi en affirmant dans une vidéo qu'"on met un pognon de dingue dans les minima sociaux" et que "les gens pauvres restent pauvres". 


Irresponsabilité présumée des plus démunis, efficacité ou inefficacité des aides sociales, pistes d'amélioration... LCI a interrogé Louis Maurin, le directeur de l'Observatoire des inégalités, sur les questions que posent ces récentes déclarations du président.

Les chômeurs n'attendent pas tout des autres. Ils tentent de trouver du boulot.Louis Maurin

LCI : Que vous inspirent les récentes déclarations d'Emmanuel Macron, qui veut "sortir d'une logique de guichet" et "responsabiliser" certains allocataires ?

Louis Maurin : Globalement, ça m'inspire un sentiment de décalage terrible entre le monde des "sans dents", comme on dit, et les propos du président. Il parle même de "pognon"... Il y a un mépris social, notamment autour de la notion de "responsabilisation". C'est insupportable de traiter comme ça les Français. Les gens acceptent des petits boulots mal payés, en particulier des jeunes ou des femmes à temps partiel. On sait ce que c'est la responsabilisation quand on va travailler pour 600 euros par mois. Tout ça ne fait qu'alimenter les tensions sociales dans ce pays. C'est insupportable parce que les Français ont voté pour du changement et pour une forme de proximité par rapport à leurs besoins sociaux. Et on se retrouve avec la France des élites qui vivent bien et qui veulent responsabiliser les autres. Où sont les profiteurs dans la France d'aujourd'hui ? Macron avait déjà dit que s'il était chômeur, il n'attendrait pas tout des autres. Qu'il aille donc rencontrer des chômeurs. Les chômeurs n'attendent pas tout des autres. Il tentent de trouver du boulot, ils envoient des CV. Quel décalage. Comment voulez-vous ensuite qu'on tienne un discours où l'on dit que c'est plus complexe que ça ? À l'inverse, quand Hollande disait "je n'aime pas les riches", c'est tout aussi absurde. Ça nourrit le populisme et c'est désolant.

Notre système est l'un des plus performants au monde pour éviter que les gens se retrouvent à la rueLouis Maurin

LCI : Quel diagnostic portez-vous sur les aides sociales : permettent-elles vraiment de sortir de la pauvreté et de s'insérer dans la société ?

Louis Maurin : Nous ne faisons que reprendre les statistiques publiques dans ce domaine. Et elles disent que notre système est l'un des plus performants au monde pour éviter que les gens se retrouvent à la rue. Le taux de pauvreté des familles monoparentales avant redistribution est supérieur à 40%, et est réduit à 20% après redistribution. C'est encore beaucoup trop mais ça évite que des enfants se retrouvent à la rue. Dans le système français, on en a pour notre argent par rapport à d'autres systèmes, contrairement à ce qu'on peut dire. Ça ne veut pas dire qu'il n'y a rien qui dysfonctionne et qu'on ne peut pas faire certaines économies. Par exemple, on donne des allocations logement à des enfants dont les parents sont très riches. Mais on ne donne pas d'allocation à des jeunes de 18 ans qui n'ont pas fait d'études et n'ont pas droit à un minimum social. Que ce soit en haut ou en bas, il y a toujours des tricheurs dans une société donnée. Les pauvres ne sont ni mieux ni moins bons que les plus riches. Alors arrêtons de montrer du doigt. Notre système d'allocations nous permet aujourd'hui d'être le grand pays d'Europe où le taux de pauvreté est le plus faible.

Que faire ? Agir sur les jeunes, les vieux, le logement, l'école

LCI : Emmanuel Macron dit vouloir une "justice sociale effective". Que lui conseillez-vous pour qu'il y parvienne ?

Louis Maurin : C'est heureux ! Ensuite, en disant cela, Emmanuel Macron suscite des attentes très fortes. Il ne faudrait pas qu'il se passe ce qui s'est passé avec ses prédécesseurs, c'est-à-dire de grands discours et pas d'actes, car c'est ce décalage qui nourrit le populisme. Enfin, si l'objectif est d'avoir une justice sociale effective, pourquoi s'est-on empressé de flexibiliser le marché du travail au détriment des jeunes et d'offrir 5 milliards aux plus riches en baissant l'ISF ? Ça représente la moitié du budget du RSA. Faisons crédit à Emmanuel Macron, s'il fait ce qu'il dit. En revanche, qu'il ne présente pas des pseudo-mesures comme la réduction de la taille des classes de CP dans l'éducation prioritaire comme des mesures sociales. Ça ne concerne que 8% des classes et qu'un quart des personnes les plus démunies. Selon moi, une politique sociale effective agit sur plusieurs piliers. D'abord il faut agir sur les populations qui souffrent le plus : les plus jeunes, en les faisant bénéficier des minimas sociaux, et les personnes âgées démunies, qui sont dans une situation très délicate. Ça coûtera de l'argent, mais ça ne se résume pas à une question de moyens. Ensuite, il faut agir sur l'accès au logement, particulièrement pour les jeunes. Dans les métropoles, il y a un transfert de richesse vers les bailleurs qui est considérable. Emmanuel Macron peut s'inspirer de ce qui a été fait sous Nicolas Sarkozy en termes de renouvellement urbain, notamment avec Jean-Louis Borloo, même si ce dernier est plutôt mis au placard en ce moment. Enfin, le troisième point, c'est l'école, si on veut agir en amont. Mais des replâtrages comme Parcoursup ou le doublement de 8% des classes de CP sont insuffisants. Il faut moderniser l'école française, caractérisée par la mémorisation, la notation et la sur-compétition, en s'inspirant de nouvelles méthodes pédagogiques. Et même si ce n'est pas qu'une question de moyens, il faut savoir que la France a les taux d'encadrement dans les petites classes les plus mauvais des pays occidentaux.

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