Mémoires de Jean-Marie Le Pen : derrière le succès, le malaise des libraires

Politique

GÊNE - Depuis sa parution fin février, le livre de Jean-Marie Le Pen, "Fils de la Nation", bat des records de ventes. LCI est allé discuter de ce succès avec quelques libraires parisiens... et les a trouvé plutôt embarrassés.

Jean-Marie Le Pen a toujours été un personnage très polémique. Alors quand il décide de retracer sa vie par écrit, la machine s'emballe. Le 28 février dernier, l'ancien patron du Front national, âgé de 89 ans, publie le premier tome de ses Mémoires, intitulé Fils de la Nation. Avant même sa mise en rayon, l'ouvrage, tiré à 50.000 exemplaires, se trouve en rupture de stock. Fort de ce succès, son éditeur, Muller, double la mise et en fait à nouveau imprimer 50.000 unités. Si bien que le 9 mars, soit dix jours après sa sortie, le livre se hisse à la neuvième place des meilleures ventes tous genres confondus dans le classement hebdomadaire de Livre Hebdo, et à la première place dans la catégorie essais. Un succès qui n'est pas forcément assumé chez les libraires.

En parler, c'est l'exposer- Un libraire

Lorsque que l'on évoque le nom de Jean-Marie Le Pen au milieu de piles de livres, le regard de certains libraires se fige. Fuit. Les traits se contractent. La discussion ne va pas être évidente. "Désolée, je n'ai pas le temps", prétexte une libraire du 6e arrondissement de Paris, dont le commerce ne compte pourtant aucun client.

"Je n'ai pas envie de parler. On ne soutient pas [Jean-Marie Le Pen, ndlr.] et on ne veut pas entrer dans son jeu. Parce qu'en parler, c'est l'exposer", lance l'un de ses confrères du même quartier de la capitale. Le livre, d'ailleurs, n'est pas vendu dans la boutique dont les rayonnages, pleins à craquer, montent du sol au plafond. "Nous ne commandons qu'un livre à la fois. Et si nous le faisons, c'est parce que les clients nous le demandent", poursuit l'homme, visiblement embarrassé.

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Jean-Marie Le Pen dévoile ses mémoires

Pour moi, c'est un feu de paille- Un libraire

Dans une autre grande librairie de l'arrondissement, même réaction épidermique. Alors qu'une dizaine d'exemplaires du livre de Jean-Marie Le Pen sont empilés sur un présentoir au milieu de la pièce, un chef de rayon nous exprime sa gêne :  "Je n'ai pas franchement envie que l'on soit mis en avant pour ça", explique-t-il, ajoutant ne pas avoir eu d'autre choix que de le commander. Et d'ajouter : "Si j'avais eu ma propre librairie, je ne suis pas sûr que je l'aurais vendu."

Sur le succès de l'ouvrage - dont il a écoulé une vingtaine d'exemplaires très rapidement - il remarque que les livres "sont tous partis les deux premières semaines et puis ça s'est arrêté net. Pour moi, c'est un feu de paille, comme beaucoup de livres politiques. Mais j'avoue que je ne m'attendais pas à ce que l'on en vende autant." La raison de ce carton ?  "Peut-être que l'on pardonne plus facilement aux vieux. Et puis les gens veulent sûrement connaître sa version sur la guerre d'Algérie."

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Vous avez vu comment s'est vendu celui de Zemmour ?- Un libraire de chez Albin Michel

Plus loin, dans la librairie de l'éditeur Albin Michel, le succès de ces Mémoires n'est pas du tout une surprise. "Vous avez vu comment s'est vendu celui de Zemmour ? Les livres bien à droite, ça marche toujours très bien, explique le chef du rayon politique. Et puis le quartier [marqué à droite, ndlr] joue beaucoup." Selon lui, le livre aurait surtout piqué la curiosité de nombreuses personnes et attisé leurs envies de voyeurisme. "Même si le contenu n'est pas le même, Trierweiler et son livre Merci pour ce moment, c'est exactement le même ressort", analyse le libraire pour qui les lecteurs sont attirés, dans le livre de Le Pen, par les "petites piques, les propos sur la torture ou sur la guerre d'Algérie". Le personnage, "sulfureux, malsain aussi parfois", aurait aussi pu ajouter au succès de l'ouvrage.

Comme dans toutes les autres librairies que nous avons visitées, le livre est disposé sur une table, "pas caché". Mais si les commerçants ne se montrent pas très à l'aise à l'idée de le vendre, les clients, eux, semblent plutôt décontractés. "Chez nous, il s'agit plutôt d'une clientèle masculine et d'un certain âge, raconte le libraire d'Albin Michel. Lorsqu'ils viennent acheter Fils de la Nation, ils assument totalement. Soit parce qu'ils sont curieux, soit parce qu'ils adhèrent aux idées."

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