Michel Barnier : "il ne faut pas avoir l'Europe honteuse"

Michel Barnier : "il ne faut pas avoir l'Europe honteuse"

DirectLCI
INTERVIEW - Michel Barnier, commissaire européen au Marché intérieur et aux Services financiers était l'invité, mercredi, du rendez-vous politique des Indés Radios, metronews et LCI. Il revient sur la récente nomination d'Harlem Désir au poste de secrétaire d'Etat aux Affaires européennes ainsi que sur la manière dont devrait évoluer l'Europe.

On a appris la nomination controversée, hier, de Harlem Désir au poste de secrétaire d'Etat aux Affaires européennes. Quelle est votre réaction ?
En tant que commissaire, ce n'est pas mon rôle de commenter l'exfiltration de tel ou tel ministre. Cela fait quatre ans que je suis commissaire européen et c’est le sixième ministre aux Affaires européennes français qui vient à Bruxelles. Il y en a eu 11 depuis 12 ans, gauche et droite confondues, c’est une faiblesse.
Ce dont on a besoin pour la France, ce sont des ministres qui ont le temps de faire le tour des 27 autres capitales, être connu, créer des contacts personnels. Il faut du temps pour être influent et être écouté. Je souhaite bon courage au nouveau ministre et serai à sa disposition pour le conseiller. Il y a deux choses dont la France doit se préserver : l’instabilité et les responsables politiques qui disent que c’est la faute des autres, de Bruxelles, d'invectiver les commissaires européens. C'est contreproductif.

La campagne de l'UMP pour les européennes a été lancée sans trancher entre les pro-européens et les eurosceptiques, donnant le sentiment de ne pas choisir.
En 2009, j'ai conduit cette campagne. Avec Nicolas Sarkozy, nous avions parlé à ceux qui ont voté oui et ceux qui disaient non. Le fait qu’il y ait des souverainistes dans le parti n’est pas nouveau.

Est-ce qu'en faisant ça, le parti s'adresse donc à des gens qui votent oui et non ?
Ce parti ressemble à la France et il doit marcher au milieu de la route s'agissant de l'Europe. C’est un combat perdu que de courrir derrière Jean-Luc Mélenchon ou Marine Le Pen, à qui sera le plus souverainiste. Je recommande à mes amis de ne pas avoir l’Europe honteuse. L’avenir de la France se trouve en Europe. Il faut être ensemble, ensuite, on peut discuter de comment être ensemble. Etre ensemble pour être libre !

Aimez-vous cette Europe ?
Je l'aime en tant que projet politique. L’Europe avec des idées et des convictions qui permet de reduire les conflits et créer des progrès.

Est-ce que l’UMP n’est pas en train de retomber dans ses travers ?
Elle est en convalescence. Nous avons encore du chemin à faire. Je souhaite qu'au sein de l'UMP on privilégie le débat d’idées plutôt que celui de personnes. Il y a des choses à faire dès maintenant. Il faut tirer des leçons de ce qu’il s’est passé.

Le scrutin européen approche, les sondages d'intention de vote commencent à tomber. Est-ce une source d'inquiétude pour vous de voir la montée du Front National ?
Il n’y a pas de fatalité. Il n’y a de fatalité que lorsqu’il y a du fatalisme. On verra bien si le FN perce vraiment. Il ne faut pas avoir peur, les Français sont intelligents, plus que ce que certains hommes politiques peuvent le croire.

Concernant la Turquie, en 2005 vous vous étiez prononcé en faveur de son intégration. Est-ce un dossier toujours d'actualité au vu des derniers évènements, avec la censure de Youtube ?
La négociation est toujours ouverte même si je ne peux pas dire quand et sur quoi elle débouchera. Il n’y aura pas de complaisance au niveau du respect des Droits de l'Homme. La Turquie doit accepter la totalité de nos valeurs.

"Il faut arrêter d’élargir l’Europe sans la consolider à l’intérieur"

Pensez-vous qu'elle est prête à accepter ces conditions aujourd'hui ?
Cela prendra de nombreuses années. Nous avons intérêt à poursuivre le dialogue. Il faut arrêter d’élargir l’Europe sans la consolider à l’intérieur.

L’hypothèse d’une demande d'adhésion de l'Ukraine n’est pas d’actualité ?
Non, et de toute façon un accord d’association ne signifie pas l’adhésion. C'est un partenariat économique et politique pour créer de la démocratie en Ukraine.

L'Europe s'est-elle élargie trop rapidement ?
Non, mais cette réunification n’a pas été suffisamment expliquée. On aurait dû faire un réferendum sur une question simple : non pas sur la Constitution européenne mais sur la réunification. Il faut simplifier l’Europe : il y a trop de règlementations à Bruxelles et pas assez de politique.

Etes-vous d'accord avec la proposition de Manuel Valls de simplifier les régions en supprimant la moitié d'entre elles ?
Sur le principe oui. On ne peut pas gérer la France du XXI ème siècle comme au XIX ème, les régions sont trop différentes les unes des autres !

Manuel Valls veut réorienter la politique européenne de la France et demander une nouvelle fois à Bruxelles un assouplissement de son évaluation des critères de déficit. Cette demande vous semble-t-elle aller dans la bonne direction ?
Je n’ai pas entendu le Premier ministre dire ça. L’orientation européenne de la France est la même depuis le début de la V ème République. Le chiffre de 3% de déficit est raisonnable, il faut les atteindre. Je souhaite que le gouvernement français respecte le pacte de confiance avec les autres pays et soit assez courageux.
Valls a raison quand il dit qu'il ne veut pas casser la croissance. Il n’y a pas d’austérité en France mais de la rigueur. Ce qui casse la croissance c’est qu’il n’y a pas de compétitivité. Il y a trop de charges qui empêchent d’employer. Il faut libérer tout ça ! La dette française s'élève à hauteur de 46 milliards d’euros cette année.

Que se passera t-il si la France demande un nouveau délai ?
Cela sera mal reçu par les autres pays européens. Cela peut créer une crise de confiance. Bruxelles n’a jamais demandé à la France d’avoir une dette budgétaire. La France doit pour elle-même et par elle-même réduire son déficit.

Parmi les pays les plus opposés à ce sursis figurent l'Allemagne. Est-ce que le couple franco-allemand doit toujours être le moteur de l'UE ?
Je suis un militant de cette coopération franco-allemande. Ce dialogue est fondamental pas seulement pour se réconcilier vis-à-vis du passé mais aussi pour construire l'avenir. Il est cependant de plus en plus nécessaire mais de moins en moins suffisant.

En quoi est-il de plus en plus nécessaire ?
Si les deux principales économies de l'Europe ne sont pas d'accord, tout est bloqué et freiné. Cette coopération n’a jamais été naturelle mais elle est vitale.

Quel président de commission auriez-vous voulu être (Jean-Claude Juncker a été élu candidat du Parti populaire européen) ?
Chaque président correspond à une époque. Jacques Delors a été un formidable président dans une époque extrêmement névralgique. Il faut être juste avec José Manuel Barroso. Il m’a soutenu sur tous les textes que j’ai présentés. J’aurais voulu être le président de la croissance, du développement durable de l'indépendance et de la liberté des européens. Se reposer ou être libre, il faut choisir !

Dans cette prochaine commission, il y aura un poste de commissaire pour la France : il y a une bataille entre Pierre Moscovici et Elisabeth Guigou. Ces deux candidatures vous semblent-elles bien?
C’est un poste important. Toutes les personnes dont vous parlez sont compétentes et engagées sur le plan européen. Elles sont respectées par l’UE. C’est le Président de la République qui fera son choix après les européennes.

"Etre patriote et européen, cela va ensemble"

On se demande finalement si vous n'êtes pas, à l'heure actuelle, plus proche des orientations européennes des centristes que celles de l'UMP ?
Ce sont plutôt eux qui sont proches des miennes ! Le clivage d’une France européenne transcende les clivages politiques. Etre patriote et européen, cela va ensemble, ce n'est pas ou l'un ou l'autre.

Vous allez revenir dans la vie politique nationale. Comment voyez-vous votre avenir en France ?
Le temps qui est devant moi est un temps d’action. Je travaillerai jusqu’à la fin de mon mandat, en octobre prochain. Je suis un homme politique et j’assume, je ne peux pas vous dire où. Je veux prendre le temps d’écouter et de rencontrer les gens. Je participerai au débat de l'élection présidentielle de 2017 car c'est un débat majeur, d'une manière ou d'une autre, je ne peux pas vous dire comment.
Il y a plein de gens de qualité pour 2017. En attendant, il faut privilégier le débat d’idées plutôt que celui de personnes.

Avez-vous envie de revenir dans l'arène nationale ?
Je suis passionné par l’action publique. J’essaie de créer du progrès collectif . Malgré mes 60 ans, je n'ai en rien perdu de ma capacité d'indignation ni d'enthousiasme.

Qu'est-ce qui a matière à vous indigner aujourd'hui ?
Je m’indigne de la pauvreté qui touche trop de gens, du comportement d'un certain nombre de financiers, de l’injustice qui est faite à des gens qui veulent rejoindre l’Europe.

>> L'intégralité de l'interview de Michel Barnier en vidéo

Plus d'articles

Sur le même sujet