Ministres et enceintes, où est le problème ?

Politique

DECRYPTAGE – En début de semaine, Axelle Lemaire, la secrétaire d'Etat en charge du Numérique, a annoncé attendre son troisième enfant. Comme si grossesse et responsabilité politique étaient incompatibles, elle-même comme les médias se sont empressés de souligner qu'elle restait à son poste...

Lorsqu'une ministre annonce qu'elle est enceinte, est-il encore nécessaire de préciser qu'elle reste à son poste ? C'est ce qu'ont fait les médias après qu'Axelle Lemaire, la secrétaire d'Etat en charge du Numérique, a annoncé cette semaine sa grossesse à François Hollande et Manuel Valls.

Comme si être ministre et enceinte était encore incompatible, la membre du gouvernement s'est elle-même empressée de rassurer sur sa présence lors de la présentation, à l'automne, de son projet de loi sur le numérique. "Axelle Lemaire a tenu à préciser que cela ne changeait rien à son travail au sein du gouvernement", peut-on lire sur le site du Parisien , premier à annoncer l'heureuse nouvelle. Le Huffington Post, en la relayant ensuite sur Twitter, a pris soin de souligner entre parenthèses que la ministre "voulait" "rester au gouvernement".

Des précisions qui ont agacé la journaliste Nadia Daam, qui a publié sur Slate un article intitulé "Pire qu’être une femme en politique : être enceinte au gouvernement". "Le fait qu'une femme politique enceinte ne quitte pas manu militari ses fonctions pour entamer des séances de yoga prénatal (...) mérite d'être signalée 'aux deux têtes de l'exécutif' et au public, s'y étonne-t-elle. ( ) Si Axelle Lemaire s'est sentie contrainte de préciser qu'elle ne quitterait pas ses fonctions, et la presse de surenchérir, c'est bien que l'idée qu'une femme enceinte ne peut a priori pas mener une grossesse et une carrière de front est largement intériorisée".

La France, un pays misogyne

Tout en mettant en doute l'intérêt de la nouvelle de cette grossesse, de nombreux internautes, réagissant aux articles du Parisien et du Huffington Post, s'interrogent eux-aussi sur la nécessité de préciser qu'elle restera en poste.

"Ce type d'information est symptomatique du fait que l'on considère encore la place des femmes comme déplacée sur la scène politique, analyse pour metronews Mariette Sineau, directrice de recherche au CNRS et au CEVIPOF, spécialiste de la parité en politique. Pour nier leur rôle en politique, on les renvoie à leur corps et à la tâche qu'elles n'auraient pas dû quitter." Pour la chercheuse, sur ce sujet, la France atteint un niveau de misogynie "bien plus élevé que dans les pays étrangers, comme dans le nord de l'Europe ou dans les pays anglo-saxons."

De nombreux précédents

"Les médias doivent avoir pour modèle de casser les stéréotypes. Ce n'est pas la première fois qu'une ministre en poste tombe enceinte, cela devrait être acquis, poursuit la politologue." En effet, avant Axelle Lemaire, Ségolène Royal, Nathalie Kosciusko-Morizet ou encore Rachida Dati sont passées par là, avec des réactions différentes. En 1992, alors ministre de l'Environnement, Ségolène Royal accouchait de sa fille et invitait les caméras de TF1 et Antenne 2 dans sa chambre de maternité. Un choix qu'elle avoue, en 2004, avoir regretté .

En 2009, Nathalie Kosciusko-Morizet, alors secrétaire d'Etat au Développement numérique, et enceinte, expliquait dans la presse que pour mener sa carrière politique et sa vie de mère, tout reposait " sur une organisation ". Contre l'idée d'un remplacement d'une députée enceinte par son suppléant, elle assurait qu" il faut affirmer sa présence ". Un leitmotiv repris par Rachida Dati la même année. Alors l'un des piliers du gouvernement, la ministre de la Justice revenait à son bureau de la place Vendôme seulement... cinq jours après son accouchement. Accusée de diviser le monde entre "superwomen" et "mauviettes", elle provoquait alors un tollé auprès des associations féministes ...

Sur le même sujet

Et aussi

Lire et commenter