Municipales 2020 à Paris : bataille de chiffres sur l'évolution de la démographie parisienne

Municipales 2020 à Paris : bataille de chiffres sur l'évolution de la démographie parisienne
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PARIS - Accusé par la porte-parole de Benjamin Griveaux d'avoir fait fuir 60.000 personnes issues de la classe moyenne, Emmanuel Grégoire a assuré : "Paris ne se vide pas". Preuve en est : "le nombre de familles a augmenté de 6%". Qui dit vrai ? Comment a évolué le nombre d'habitants sur le court et le long terme ? Pourquoi ? A La loupe a analysé les chiffres détaillés de la démographie parisienne.

La campagne des municipales à Paris enflamme déjà les plateaux de télévision. Dimanche 27 octobre, le débat entre la porte-parole de Benjamin Griveaux et le premier adjoint à la mairie de Paris s'est conclu sur une prise de bec sur l'évolution du nombre d'habitants dans la capitale.

"Les classes moyennes, ce sont les 60.000 personnes que vous avez fait partir de Paris depuis 6 ans", a tancé Marie-Laure Harel. En cause : la hausse des prix du logement ou encore la propreté de la ville.

"La politique publique municipale qui est menée depuis 2001, elle est principalement dirigée vers les classes moyennes, lui a répondu Emmanuel Grégoire. Le nombre de Parisiens a baissé mais le nombre de familles a augmenté [...] de 6% ." Et d'ajouter : "Paris ne se vide pas. La population de Paris, elle était de 3 millions dans les années 60, elle est descendue à 2,1 millions en 99 elle est remontée à 2,2 millions."

Selon le premier adjoint d'Anne Hidalgo, les causes seraient "la natalité", et "le nombre de logements disponibles qui est moindre", en raison de la flambée des prix.

60.000 Parisiens de moins entre 2011 et 2016

La baisse de la population parisienne est bien réelle. Les 60.000 départs évoqués sont issus des deux derniers recensements de l'Insee, datant de 2011 et 2016. Dans cet intervalle - qui dépasse largement le mandat d'Anne Hidalgo -, la population est passée de 2.249.975 à 2.190.327 habitants, soit une baisse de 59.648 Parisiens.

Un chiffre qu'Emmanuel Grégoire relativise : "60.000 parisiens en moins c’est très peu", pointant entre autres le rôle joué par la baisse de la natalité. Un argument remis en question, au lendemain du débat télévisé, par Rayan Nezzar. Le porte-parole de Cédric Vilani, marcheur adversaire de Benjamin Griveaux, est venu à la rescousse de Marie-Laure Harel. "Entre 2011 et 2016, la population a bien reculé à cause du solde entrées/sorties (-1,2% par an) et non du solde naturel (+0,7%)."

Une baisse de la natalité dans une "ville-finie"

 Alors qu'en est-il ? Chacun détient une part de vérité. Les données évoquées par Ryan Nezzar sont bonnes  : le solde naturel, c'est-à-dire l'écart entre le taux de natalité et de mortalité reste positif à Paris entre 2011 et 2016, selon l'Insee. La baisse de la population s'explique bien uniquement par un solde migratoire négatif (écart entre le nombre d'entrées et de sorties).

Il s'agit cependant d'une analyse purement statistique. Si le solde naturel est positif, la natalité diminue dans la capitale. Selon une étude de l'Ined sur l'évolution démographique de la France, publiée en 2017, le taux de fécondité y est inférieur à 1,7 enfant par femme.

"La natalité est en baisse", confirme Christine Guimonnet, secrétaire générale de l'Association des Professeurs d'histoire et de géographie (APHG). "On compte 27.000 naissances à Paris en 2017, un taux historiquement bas. La population en âge de procréer diminue, tout comme le nombre d'enfants par femme." De fait, la taille des familles parisiennes décroit avec le temps et avec elle, le nombre de personnes résidant dans un même appartement. "Au début du siècle, une famille de deux parents avec six enfants pouvait résider dans un deux-pièces", détaille-t-elle.

Cette problématique se confronte à la saturation du bâti dans la capitale. "Paris est la ville la plus dense d'Europe" avec plus de 20.000 hab/km2, poursuit cette enseignante d'un lycée de Pontoise. "On ne peut plus construire massivement car il n'y a plus d'espace. Il existe des contraintes architecturales qui expliquent que l'on ne peut pas détruire certains bâtiments pour construire des gratte-ciels et il est également impossible de grignoter sur les quelques espaces verts, nécessaires pour qu'une ville reste viable." Depuis les travaux haussmanniens, la capitale est en quelque sorte figée. Ce que le géographe Laurent Chalard a expliqué en parlant de "ville-finie".

Une baisse de la population structurelle depuis les années 20

Ces deux phénomènes expliquent une baisse de la population sur le temps long. "Paris a perdu 700.000 habitants en l'espace d'un siècle", souligne Christine Guimonnet. Elle a connu son pic démographique en 1921, avec 2,9 millions d'habitants - et non pas dans les années 60 (2,6 millions en 1968), comme le disait Emmanuel Grégoire.

Depuis, le nombre d'habitants chute, comme le montre le graphique ci-dessous, avec quelques exceptions : le baby-boom d'après guerre et le début des années 2000. Pour cette dernière période, Laurent Chalard tient à avertir sur les biais statistiques, les méthodologies étant différentes en 1999, 2006 et 2016.

Une hausse des prix du logement

Ces données sur le long terme ne doivent pas occulter une explication plus récente : la flambée des prix du logement. Un point sur lequel s'accordent candidat LaRem et PS. Les Notaires du Grand Paris ont révélé que le prix d'achat au m² avait dépassé les 10.000 euros pour la première fois cet été.

Des tarifs exorbitants qui conduisent de nombreux ménages à s'exiler. L'Ined parle de "'desserrement' au profit de la petite couronne. "Des arrondissements sont dépeuplés, remarque la professeur d'histoire-géographie, des logements sont transformés en bureau et l'on observe une hausse des résidences secondaires".

La Mairie de Paris a bien tenté de mettre en place des mesures pour endiguer ce phénomène : encadrement des loyers, imposition d'une taxe sur les logements vacants - une majoration de la taxe d'habitation - à hauteur de 60%, soit le plus haut taux autorisé par l'Etat, assignation d'AirBnB. Anne Hidalgo milite même pour l'interdiction de la plateforme dans certains arrondissements.

Quid des familles dans la capitale ?

Pour le porte-parole de Cédric Vilani, cette inflation immobilière a conduit à diminuer le nombre de familles dans la capitale. Comme preuve, il ressort un graphique du Parisien datant du 5 septembre, qui compare le prix de l'immobilier et le nombre de couples avec enfant(s).

"Les chiffres ne sont pas bons", s'insurge l'équipe d'Emmanuel Grégoire, qui évoquait, lui, une hausse de 6% des familles. "754.000 familles à Paris, c'est complètement délirant, il y a peut-être une confusion avec le Grand Paris". Et de dénoncer "une échelle trompeuse".

Le Parisien indique avoir utiliser les données de l'Insee. En se plongeant dans les données de l'institut statistique, on retrouve ces 754.189 mais ce nombre désigne la population des ménages composée d'un couple avec enfant(s). Il s'agit donc du nombre de personnes, qu'il s'agisse d'adultes ou d'enfants, et non de familles. En réalité, on dénombre 193.120 couples avec enfant(s) en 2016 contre 199.437 en 2011. Pour connaître le nombre exact de familles, il faudrait y ajouter les familles monoparentales - qui sont, elles, en hausse : 93.084 en 2016 contre 91.463.

Il est également intéressant de se pencher sur la part que représentent ces familles : les couples avec enfant(s) équivalent à 16,9% des ménages parisiens en 2016 contre 17,1% en 2011 et les familles monoparentales respectivement 8,2% et 7,8%. des pourcentages plutôt stables. Rapporté à la population parisienne totale, les familles avec enfant(s) - monoparentales ou non - représentent 45,5% en 2016 et 45,4% en 2011.

Le nombre de familles n'a donc pas chuté drastiquement, mais il n'a pas non plus augmenté. L'équipe d'Emmanuel Grégoire reconnait que la hausse de 6% évoquée par le candidat est un peu datée. "Elle est tirée d'une étude de l'APUR (Atelier parisien d'urbanisme, ndlr) qui compare le nombre de familles entre 1999 et 2013", soit avant qu'Anne Hidalgo n'accède à la mairie de Paris. Cette même étude souligne par ailleurs que "la progression du nombre de familles s’est ralentie ces cinq dernières années", soit entre 2008 et 2013. Indiquant une baisse du nombre d'enfants par famille, elle estime que "c'est la contrainte logement qui conduit les familles à quitter la capitale lorsqu’elles s’agrandissent." Chaque soutien détient bien une part de vérité.

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