"On nous dit que le vote est un pouvoir, mais je ne le vois pas, je ne le sens pas" : à Saint-Denis, terre d'abstentionnisme

"Tous aux urnes" : l'appel contre l'abstention

PAROLE AUX SILENCIEUX - Plus de sept électeurs sur dix ne sont pas allés voter en Seine-Saint-Denis au 1er tour des élections régionales et départementales du dimanche 20 juin. Entre mécontentement, désillusion et désintérêt, reportage dans l'un des territoires au plus faible taux de participation de France.

Entre deux jours de marchés, la place Jean-Jaurès de Saint-Denis est déserte en ce lundi matin. Un cœur de centre-ville à l'image des bureaux de vote. La veille, moins d'un quart des personnes inscrites en Seine-Saint-Denis ont décidé de voter pour le 1er tour des élections régionales et départementales. De quoi faire de l'abstention le grand gagnant dans l'un des départements les plus pauvres du pays. Nous sommes allés recueillir la voix de ceux qui ne la donnent plus.

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Un "devoir civique" à l'épreuve du désenchantement

Sur cette place, les bavardages de quelques anciens réunis à l'ombre des arbres sont interrompus par de rares passages. Au rythme des arrivées du métro, qui dessert la capitale toute proche, des dizaines de personnes s'engouffrent, d'un pas rapide, dans les rues de Saint-Denis. Nadia* en fait partie. D'entrée de jeu, le mot "élections" lui met le sourire aux lèvres. "Jusqu'à hier, je pensais que je n'allais pas aller voter", confie-t-elle. Pas besoin de beaucoup pousser cette fonctionnaire de l'Éducation nationale pour qu'elle nous explique ses hésitations. "Ce sont tous les mêmes, ils ne nous écoutent pas, ça ne sert à rien", liste-t-elle sans reprendre son souffle, "il n'y a que des enjeux de pouvoir". Ce sont finalement des messages sur les réseaux sociaux qui auront poussé la quarantenaire à se rendre aux urnes. "J'ai une conscience de gauche qui est quand même bien là." Si elle est allée voter "par devoir", elle sait qu'ici, elle est une exception. 

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Sentiment persistant d'avoir failli au "devoir civique", certains Dionysiens n'osent pas reconnaître qu'ils ont boudé les urnes. D'autant plus lorsqu'il s'agit des clients du Café de la mairie, situé juste en face de l'hôtel de ville. Dans ce bar-PMU, on a un peu honte de ne pas avoir voté. Chacun s'interpelle - "Et toi, Rachid t'as voté hier ?" -  se cherche - "Toi t'y as même pas le droit, t'es un mytho". Il faut attendre que le patron nous fasse les présentations pour que les langues se délient. Parmi les clients, l'un d'eux refusera de nous donner son prénom. Un peu penaud, il reconnait après plusieurs minutes de discussions être parti à la campagne. Un autre habitué nous le dira plus tard, "après une année difficile", en lien avec le coronavirus, "certains veulent profiter de la vie". Mais ce quinquagénaire aux yeux bleus refuse qu'on l'accuse de se désintéresser des enjeux électoraux. Et sort même sa carte électorale, noircie de tampons, pour prouver sa bonne foi. "J'ai voté jusqu'en  juin 2020 ! Et je voterai au second tour !" D'ailleurs, il nous cite les compétences des régions : "Lycées, transports... [...] On a des idées là-dessus. Enfin, on essaye."

Ici, on aime parler politique, mais surtout "quand c'est local", reconnaît-il. Il tombe d'accord avec Jean, assis à sa droite. Cheveux grisonnants, le retraité a un peu de mal à définir les enjeux de l'élection. S'il peine à nous expliquer pourquoi il a refusé d'aller voter - pestant contre les "vendeurs de cigarette" qui l'interpellent à la sortie du métro ou "ceux qui profitent de la CAF" - on sent une grande lassitude. Depuis qu'il a quitté sa "Guadeloupe natale" pour finir par s'installer en Seine-Saint-Denis en 1978, il essaye de "toujours voter". Jusqu'à en être découragé. "Trop de promesses", résume-t-il dans un souffle. "Le Président nous a fait voter pour lui. Puis le maire nous a fait voter pour lui. Mais rien ne change dans la rue."

Un silence qui cache la colère

"La droite, la gauche, rien n'a changé", lance derrière lui un autre habitué. S'ils ne sont pas allés voter, aucun doute, ces clients sont bien politisés. Le désenchantement laisse place à la colère. "Ce sont des magouilleurs, des voleurs", vilipende Farid, la quarantaine, avant d'enchaîner les insultes. Il n'y a pas que les mots. On baisse le masque pour que chacun puisse partager son mécontentement. Bientôt, on peut palper l'irritation. Le ton monte et le quadragénaire, en arrêt maladie après avoir été animateur pendant dix ans,  lâche ce que personne ne voulait entendre. "Il faut arrêter avec cette histoire de voter pour faire barrage au Front national." Son voisin qui lui glisse "tu ne peux pas dire ça, pas ici" n'y change rien. Farid continue. Lui ne veut plus entendre parler du parti de Marine Le Pen comme d'un épouvantail. "Le FN, bizarrement, on ne le voit que quand il y a des votes. La gauche et la droite se servent d'eux, ils jouent avec eux." Alors, Farid verse sa colère, mais pas dans l'urne. Il n'a pas voté depuis plus de sept ans. 

Pour Sandrine, la bouderie des urnes était une première : "Je suis même allée voter aux Européennes". Mais cette fois, elle a longtemps hésité, avant de se résigner. "Franchement, je n'arrivais pas à avoir envie". À l'ombre des arbres de la rue de la Boulangerie, cette chômeuse de 47 ans rumine "les dernières élections", qui ont placé le PS en tête dans cette ville historiquement communiste. Les débats politiques, hors-sol, "n'ont pas aidé". Alors cette fois, le premier tour s'est joué sans elle. "Une forme de contestation, une petite rébellion", glisse-t-elle, un petit sourire en coin. Un acte militant réfléchi, assumé. L'abstention n'empêche pas d'avoir espoir. Sandrine voudrait qu'on reconnaisse "le mal profond" que partagent les citoyens qui ont fait comme elle. "L'abstention a un sens, surtout quand elle atteint ces proportions !" Deux Français sur trois qui n'ont pas glissé de bulletin de vote, "ça commence à vouloir dire quelque chose. [...] Ça devrait provoquer une remise en question de chacun des élus. Tel un énorme vote sanction."

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DÉCRYPTAGE - Abstention record : "un échec de la classe politique à convaincre de l'intérêt de voter"

"Un mal profond" qui irrite les plus anciens, mobilise leurs cadets... et lasse les plus jeunes. Entre yeux qui se lèvent vers le ciel et soupirs d'exaspération, ce midi, ils sont rares à vouloir verbaliser le sentiment qui les pousse à ne plus, voire jamais, voter. "On ne veut pas parler politique", nous assène l'un d'eux, en refusant de répondre à nos questions. "C'est complètement inutile", nous rétorque une autre. Pourtant, l'abstention dit bien quelque chose de cette génération-là. Pour Laura* ce n'est pas une "revendication en soi", mais on devine dans ses propos un profond désintérêt via-à-vis du système électoral qui "ne [la] représente plus". À 25 ans, elle n'est pas particulièrement fière de s'être abstenue, sauf qu'elle ne trouve ni de candidat pour la représenter, ni d'offre qui la concerne. "Les partis, leurs idées, rien ne m'intéresse", résume-t-elle, sa bicyclette à la main. Plus troublant encore, la jeune femme ne trouve plus de sens au vote en lui-même. "On nous dit que le vote est un pouvoir, mais ça je ne le sens pas, je ne le vois pas", confie-t-elle. Un désintérêt qu'aucun "sursaut citoyen" ne saurait ébranler.

* Ces prénoms ont été changés

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