Philippe Pradal, maire de Nice : "Ma ville est dans la peine et dans la colère"

Philippe Pradal, maire de Nice : "Ma ville est dans la peine et dans la colère"
Politique

INTERVIEW – Son prédécesseur Christian Estrosi est omniprésent dans les médias depuis l’attentat qui a frappé Nice, mais le maire de la ville, c’est lui. Philippe Pradal répond aux questions de metronews sur ce drame et sur ses suites.

La Promenade des Anglais est désormais totalement rouverte. C’était important que la vie reprenne très vite son cours à Nice ?
Il y avait deux choses importantes. La première était de donner un lieu digne aux Niçois, et à tous ceux qui veulent continuer à témoigner de leur soutien aux victimes, pour leur permettre de déposer objets et fleurs dans un endroit adapté (le mémorial improvisé sur les lieux du drame a été déplacé vers un kiosque à musique à proximité, ndlr). Il fallait aussi que la Promenade soit rouverte à la circulation, car sinon nous aurions donné raison à ceux qui ont voulu nous détruire. La vie reprend désormais son cours, même si bien entendu rien ne sera vraiment comme avant.

En tant que maire de Nice, comment avez-vous vécu cette terrible soirée et les jours qui ont suivi ?

Dans la sidération d’abord, puis forcément dans la douleur. Dès les premières minutes après l’attentat, j’ai été au plus près des secours, des victimes et de leurs familles. Ensuite dans la peine, mais aussi dans l’obligation de travailler à l’après , à la reconstruction. Il faut se tenir au côté de ceux qui ont été touchés physiquement, mais aussi psychologiquement, retisser le vivre-ensemble…

C’est Christian Estrosi, et non vous le maire de Nice, que l’on voit en première ligne dans les médias depuis le soir du drame. Vous êtes-vous naturellement effacé ?

Non, nous avons été chacun où nous pensions être le plus efficace. Il fallait une exposition médiatique, et lorsqu’elles ont le choix, les caméras préfèrent peut-être se tourner vers Christian Estrosi… Mais j’étais à ses côtés dans l’organisation des services aux victimes, dans la gestion de la cellule de crise. Il fallait parler aux médias, aux Niçois, à ceux qui étaient sur le terrain. Et nous n’étions pas trop des très nombreux élus qui se sont dévoués ce soir-là, chacun à sa place.

Vous n’avez donc pas eu le sentiment, comme Christian Estrosi dit l’avoir été par François Hollande, d’être "traité en subalterne" ?

Comme lui, j’ai le sentiment que nous avons été traités par les services de l’Etat de façon assez rude et difficilement compréhensible. Lorsque Bernard Cazeneuve est venu à Nice, Christian Estrosi, président de la région, Eric Ciotti, président du département , et moi-même, maire de la ville, nous avons été invités à quitter la réunion car seuls les services de l’Etat avaient le droit d’entendre ce qui allait se dire. Nous l’avons mal vécu, et nous le vivons toujours mal aujourd’hui. Mais avec Christian Estrosi, nous nous sommes parlés, nous nous sommes répartis les taches, comme nous l’avons toujours fait. Cela n’a rien à voir.

On voit malgré tout sur les réseaux sociaux beaucoup de critiques sur votre discrétion. Cela vous touche ?
Vu les circonstances, je ne vais pas être touché par des peccadilles. Oui, je n’ai pas cherché la lumière ce soir-là, car j’avais d’autre choses à accomplir et que ça ne servait rien d’avoir deux porte-paroles de la douleur de la ville et de ce qui était à faire. Que des gens se défoulent sur les réseaux sociaux m’importe peu. Ce qui m’aurait ennuyé, c’est que les services de secours m’envoient des messages en me disant : "On ne vous a pas vu".

Mardi dans Nice Matin , Manuel Valls a demandé à Christian Estrosi de "se reprendre"après les polémiques qu’il a lancées avec le gouvernement. Ses attaques sur le dispositif de sécurité mis en place pour le feu d’artifice du 14-Juillet étaient-elles selon vous justifiées et légitimes ?
Ce ne sont pas les attaques de Christian Estrosi, ce sont les attaques de la Ville. Depuis le début, nous posons des questions et les réponses que nous obtenons sont assez contradictoires, pour ne pas dire plus. Aujourd’hui, ma ville est dans la peine et dans la colère. On ne peut pas se contenter d’une réponse consistant à dire que tout a été fait et que le terrorisme est imprévisible. Il est donc normal que nous soyons contraints de hausser le ton, car nous parlons au nom de tous les Niçois.

Mettez-vous vous aussi en doute le chiffre de 64 policiers nationaux présents pour cette soirée du 14-Juillet ?

Il y a des chiffres assez contradictoires qui ont été donnés, et je pense que l’ouverture d’une commission d’enquête parlementaire, mais j’espère également que l’enquête pénale ira jusqu’à intervenir sur ce sujet-là, est absolument nécessaire. Il faut que l’on sache la vérité, et on ne peut pas jeter le voile de l’unité nationale sur toutes les questions qui se posent par rapport à cet événement. Elles vont bien au-delà du nombre de policiers : celle de l’organisation des services de renseignement se pose également, celle du profil de l’auteur des faits qui se serait radicalisé dans la minute ou dans la nuit…

Comment expliquez-vous le fait que, contrairement au 7 janvier et au 13 novembre, l’unité nationale ait cette fois volé en éclats ?
C’est quoi l’unité nationale ? Est-ce que c’est s’interdire de poser des questions ? Je ne le crois pas. C’est se regrouper, être solidaire, et vouloir aussi qu’il y ait de l’action. Je pense également que l’unité nationale est épuisée par la répétition des événements, et par l’impression que rien n’a changé entre eux. Va-t-on se contenter tous les six mois de pleurer nos morts ? Aujourd’hui les Niçois sont dans la dignité, mais aussi dans le questionnement et la colère. Ils ont besoin de comprendre, d’informations.

On a vu des tensions lors de la minute de silence, également marquée par les huées à l’égard de Manuel Valls…
Effectivement. J’ai un double sentiment par rapport aux huées. Ce n’était pas la personne de Manuel Valls qui était présente, mais le Premier ministre, l’incarnation de l’Etat. Ces huées l’ont donc emporté sur la solidarité que venait manifester l’Etat aux Niçois, et en tant que mais de la ville, j’en suis choqué. Il n’en demeure pas moins, et ce même si j’ai eu comme d’autres le sentiment que des groupes ont organisé ces huées, que je comprends la colère et que des gens aient eu besoin de l’exprimer.

Une dernière question : craignez-vous que le tourisme azuréen soit durablement touché par ce qui s’est produit ?
Il est vrai que nous avons enregistré immédiatement après l’attentat des annulations, mais elles étaient pour partie liées à l’annulation du concert de Rihanna. Aujourd’hui, il est un peu tôt pour mesurer les retombées éventuelles. Nous travaillons à la mise en place d’un observatoire quasiment en temps réel, et à des mesures en concertation avec les professionnels du tourisme et du monde économique en général. Je lance également un appel : si les gens veulent nous témoigner de leur affection et de leur empathie, qu’ils continuent à venir à Nice. Nos bras seront encore plus ouverts à leur égard.

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