Police de proximité : "On a perdu 15 ans sur le terrain à cause de sa suppression"

DirectLCI
INTERVIEW - Emmanuel Macron dévoile ce mercredi après-midi les pourtours de la future police de sécurité du quotidien (PSQ) devant les représentants des forces de l'ordre. Un retour vers la police de proximité que Jean-Pierre Havrin, conseiller du ministre de l'Intérieur Jean-Pierre Chevènement et ancien patron de la police toulousaine, avait mis en place il y a 15 avant avant d'être débarqué avec fracas par Nicolas Sarkozy en 2004. Entretien.

"Vous n'êtes pas des travailleurs sociaux. Organiser un match de rugby pour les jeunes du quartier, c'est bien, mais ce n'est pas la mission première de la police". C’est avec cette phrase cinglante prononcée en 2003 devant des policiers toulousains et leur patron que Nicolas Sarkozy, nouveau locataire de la place Beauvau, avait enterré la police de proximité. Quelques mois plus tard, Jean-Pierre Havrin, directeur départemental de la sécurité publique de Haute-Garonne et père fondateur de la "pol prox" mise en place en 1998 sous l’ère Chevènement, était débarqué. Alors qu'Emmanuel Macron s'apprête à détailler ce mercredi après-midi les pourtours de la future police de sécurité quotidienne (PSQ) aux représentants des forces de l’ordre, Jean-Pierre Havrin voit d'un bon oeil le retour d'une police plus proche mais émet des réserves...

LCI : En 2003, Nicolas Sarkozy vous "flingue" publiquement devant vos hommes. Comment avez-vous vécu ce moment ?

Jean-Pierre Havrin  : Difficilement, surtout pour mes gars. J’avais senti le coup venir mais je ne les avais peut-être pas assez préparés. De voir leurs têtes, ça reste marqué. Ils étaient là sur le terrain depuis 4 ans et ils avaient fait un travail considérable. Ça fonctionnait bien et ils ont été stupéfaits d’entendre ces paroles. Ils s’étaient investis dans ce travail, ils réussissaient à patrouiller à pied dans des quartiers difficiles, ils avaient noué des relations très serrées. Aujourd’hui encore, dans des quartiers comme le Mirail, on se souvient de la police de proximité avec sympathie. On était pourtant partis de loin avec de violentes émeutes, ça avait été dur.

LCI : Et vous aviez des "résultats" ?

Jean-Pierre Havrin  : Oui, des résultats évidents. D’une part avec la population avec laquelle des relations s’étaient construites mais aussi d’un point de vue judiciaire : on avait des renseignements. C’était de la police de plein exercice, une police qui faisait à la fois de la prévention et de la répression. C’est le job d’un flic. On ne peut pas concevoir l’un sans l’autre.

LCI : Le tacle de Nicolas Sarkozy sur les "matchs de rugby" est resté dans les esprits…

Jean-Pierre Havrin  : C’était de la caricature. En plus de tout le reste, les gars étaient investis et prenaient sur leur temps de repos. Ils faisaient alors des matchs de rugby ou de foot avec les jeunes… C’était une preuve de leur réussite. Leur dire : "Vous avez tout confondu, vous n’êtes pas des travailleurs sociaux", c’était dégueulasse. J’en ai discuté après avec Nicolas Sarkozy, il savait que ce n’était pas vrai. Mais il a expliqué que tout ça, c’était politique. C’est un peu insuffisant...

LCI : Vous lui en voulez encore aujourd’hui ?

Jean-Pierre Havrin  : Je lui en veux surtout de nous avoir fait perdre 15 ans sur le terrain pour des raisons purement politiques. Aujourd’hui, on s’aperçoit que c’était indispensable. Cela veut dire qu’il faut tout recommencer à zéro avec une première phase, celle de la reconquête du terrain, en particulier dans les quartiers difficiles. Cela demande du temps. Il faut que les hommes politiques acceptent ce temps, qui sera long. Il n’y aura pas de résultats dans les 48 heures. Cela prendra deux, trois ans peut-être. Or, les hommes politiques ont beaucoup de mal avec cette notion de durée puisqu’ils calculent le temps en fonction de leur mandat.

LCI : Pour vous, le retour à une police de proximité, qui n’en porte pas le nom, va donc dans le bon sens ?

Jean-Pierre Havrin  : "Police de proximité" est devenue un gros mot, alors on en trouve d’autres. Mais oui, ça va dans le bons sens. Si on revient là-dessus, c’est que les faits sont têtus, on a toujours le temps d’avoir raison trop tôt. J’attends néanmoins de voir le contenu des propositions. Il faudra des moyens, il y en aura certainement mais ils seront limités. La critique qui va être faite, c’est de dire : "On déshabille Pierre pour habiller Paul"... Effectivement, si on creuse un trou ailleurs, ça ne fonctionnera pas. Selon moi, il faut répartir les missions et recentrer celles de la police nationale. L’enjeu est de remettre à plat la sécurité globale en France. Voir ce que l’on garde pour la police et la gendarmerie et tenir compte de l’augmentation exponentielle de la police municipale. La sécurité privée, qu’on le veuille ou non, devra également être prise en considération.

LCI : Vous n’êtes donc pas contre "l’arrivée" du privé dans la police ?

Jean-Pierre Havrin  : Si, je le suis, mais je suis aussi pragmatique. Cela me désole de dire ça mais je sais que les moyens, on ne les aura pas. Alors, même si certaines choses ne nous plaisent pas, il faut savoir ce que l’on veut. Mon effectif à Toulouse, c’était environ 1600 fonctionnaires. Je constatais tous les jours qu’à peu près 20 à 30% de l’effectif s’occupait de taches au niveau du Palais de justice. C’est-à-dire aller chercher les détenus à la prison, les présenter au juge, garder les audiences…. Pour les délinquants non dangereux, on pourrait confier cela à une société privée afin de récupérer les effectifs. C’est un exemple mais il y a de nombreuses choses à repenser.

LCI : On évoque également la verbalisation du harcèlement de rue qui pourrait accompagner la création de la police de sécurité du quotidien. Qu’en pensez-vous ?

Jean-Pierre Havrin  : Je ne sais pas, il faudra m’expliquer sous quelle forme cela va se mettre en place. Si un policier voit ou entend un homme insulter, harceler une femme dans la rue, évidemment, il intervient, qu’il soit de proximité ou pas. Enfin, je l’espère.

Plus d'articles

Sur le même sujet