Prévention de l'alcoolisme : la campagne "Dry January" à la française écartée par le lobby viticole ?

Prévention de l'alcoolisme : la campagne "Dry January" à la française écartée par le lobby viticole ?
Politique

SANTE - Plusieurs associations d'addictologie appellent le gouvernement à "ne pas céder à la pression des lobbies" après l'annulation de "Janvier sans alcool", une initiative similaire au "Dry January" qui a fait ses preuves au Royaume-Uni. Sollicités par LCI, ni le ministère de la Santé ni Santé Publique France n'ont pas souhaité commenter.

Où est passée la campagne "Janvier sans alcool", qui était censée reproduire en France une initiative à succès baptisée "Dry January" au Royaume-Uni ? Le "défi" qui devait être lancé courant novembre, proposant aux Français, après les fêtes de fin d'année, de "faire une pause dans leur consommation durant tout le mois de janvier", a manifestement disparu. 

Tout est parti d'une déclaration de Maxime Toubart, président du syndicat général des vignerons de Champagne, qui a annoncé, après une rencontre avec Emmanuel Macron le 14 novembre, qu'il n'y aurait "pas de 'Janvier sec'. Cette sortie a été relayée notamment par le site Vitisphère. L'Elysée n'a pas confirmé au Monde que le chef de l'Etat avait pris partie sur le sujet durant cet échange, mais dans les faits, il n'y a plus trace de cette hypothétique campagne, censée être lancée à l'initiative de Santé Publique France. 

Une victoire pour l'Anev, l'association "des élus de la vigne et du vin" dont le coprésident est le député LaREM Philippe Huppé, qui a relayé la position des viticulteurs en appelant le gouvernement à renoncer à une telle initiative et à ne pas laisser les Français "passer le mois de janvier à sec" (sic). A l'origine de cette mobilisation : le groupe Vin et Société, émanation du lobby viticole, qui a conduit plusieurs organisations de la filière à adresser un courrier à Edouard Philippe pour dénoncer cette campagne qui "remet en question la politique de santé publique favorisée jusqu’à présent par les autorités françaises, en substituant la notion d’abstinence à celle de modération". 

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Initiative écartée

Sollicitée par LCI à ce sujet, l'agence Santé Publique France nous a indiqué qu'elle ne souhaitait "pas faire de commentaire". Egalement sollicité, le ministère de la Santé n'avait pas répondu à nos questions jeudi. Sur France Info, Agnès Buzyn a assuré, au sujet du "Dry January", que "ce format" n'était "pas aujourd'hui validé par [son ministère]". Son cabinet a fait savoir au Monde que l'opération renvoyait "à une approche individuelle, comme un défi", alors que les autorités préféraient agir "sur les populations à risque" et "les repères de consommation". 

Pourtant, tout semble indiquer qu'il y a bien eu un projet officiel, comme l'affirment l'Anev et les addictologues. Le service Alcool Info Service, qui dépend directement de Santé Publique France, a dépublié de son site un communiqué appelant à participer à cette opération. Voici le contenu supprimé : 

Le service y mentionne clairement une opération conduite par Santé Publique France, invitant "les personnes volontaires" à s'inscrire à partir du 18 décembre sur un site "Janvier Sans Alcool" qui devait être mis en ligne à cette date. 

"Les lobbies ont poussé le président de la République"

Les professionnels de santé qui soutenaient l'opération y voient la patte du lobby alcoolier, et plus spécifiquement viticole. "Ce groupe de pression se prévaut de sa proximité avec la Présidence pour faire échouer une action de prévention en santé publique", a déploré la Fédération française d'addictologie dans un courrier adressé à Emmanuel Macron. 

Plusieurs associations ont appelé le gouvernement, dans un communiqué, "à ne pas céder à la pression des lobbies", rappelant que 14 campagnes du même type sont menées à l'étranger, dont le fameux "Dry January" au Royaume-Uni ou encore la "Tournée minérale" en Belgique. "Il y a eu des arbitrages sur un coin de table qui interrogent, alors que des budgets étaient fléchés et des gens au travail", a assuré à l'AFP Nathalie Latour, déléguée générale de la Fédération addiction. 

"Les lobbies ont poussé le président de la République puisque nous avons appris qu'une mesure de santé publique préparée depuis six mois par le ministère de la Santé et Santé Publique France était annulée la veille de sa sortie", a également déclaré, sur LCI, Michel Reynaud, le président du Fonds Actions Addictions. 

"Janvier, c'est le mois des cérémonies de vœux"

La filière viticole a su manifestement se faire entendre, à l'instar des professionnels du Côte du Rhône, qui disaient "non au janvier sans alcool" il y a huit jours et appelaient leurs confrères à "se rapprocher de leurs organisations locales" afin de participer à "un dispositif" mis en place "pour demander au gouvernement l'abandon" du projet. 

Parmi les premiers responsables politiques à répercuter ce message, le ministre de l'Agriculture. Invité du "Grand Jury" le week-end dernier, Didier Guillaume s'était dit "très opposé" à l'idée du mois de janvier sans vin, préférant "la modération toute l'année". Dans la même veine, le député LaREM de Gironde Benoît Simian, membre du groupe d'étude sur la vigne, le vin et l’œnologie et avocat revendiqué de la filière, a estimé sur LCI que le "Dry January" était une "fausse bonne idée". "Janvier, c'est quand même le mois des cérémonies de voeux, des moments de convivialité et de partage", a-t-il argumenté. "On l'a déjà vu avec les 80 km/h... Tout cela ne va pas dans le bon sens, il faut faire confiance à nos territoires et à nos filières."

Il reste toutefois une initiative, non institutionnelle mais "citoyenne", organisée pour ce mois de "janvier sans alcool". Baptisée "Janvier sobre", elle invite les Français à expérimenter un mois de janvier 2020 sans alcool. Elle se prévaut d'un message de soutien adressé par François Xavier Lauch, le chef de cabinet d'Emmanuel Macron : "La présidence de la République forme des vœux pour la réussite du Janvier sobre", saluait ce dernier, "un projet de sensibilisation au fléau que représente l'alcool en matière de santé publique". 

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