Six questions sur les six premiers mois de Macron à l'Elysée

Politique

ANALYSE - Quel bilan peut-on tirer des six premiers mois d’Emmanuel Macron à l’Elysée ? Comment est jugé et analysé son début de quinquennat ? Nous avons posé la question à Philippe Moreau-Chevrolet, professeur de communication politique à Sciences-Po, et Frédéric Dabi, directeur général adjoint de l’institut de sondage Ifop.

Emmanuel Macron a été élu président de la République le 7 mai dernier. Ce mardi, cela fait donc six mois que l'ancien banquier de chez Rothschild et ancien ministre de l'Economie de François Hollande a pris les rênes du pays. Pour quel bilan ? Alors que les débuts de quinquennat sont souvent difficiles et cruciaux, comment s'en est-il tiré ? Nous avons posé six questions à deux observateurs de la vie politique, Philippe Moreau-Chevrolet, professeur de communication politique à Sciences-Po, et Frédéric Dabi, directeur général adjoint de l'Ifop.

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1. Côté réformes, Emmanuel Macron va-t-il plus vite que ses prédécesseurs ?

Philippe Moreau-Chevrolet : "Emmanuel Macron a mieux maîtrisé l’agenda médiatique que ses prédécesseurs. Il a utilisé pour cela une grande arme de communication : les ordonnances. Il n’était pas obligé de les utiliser pour faire passer ses mesures car il a une majorité confortable au Parlement. Donc il s’en est servi comme d'un outil de communication pour montrer qu’il agit vite et prend des mesures sans attendre. Ses prédécesseurs, notamment François Hollande, avaient donné l’impression de beaucoup attendre avant de prendre des mesures et de s'attaquer à leurs agendas de campagne. La deuxième chose qu’a réussi Emmanuel Macron, c’est de donner l’impression qu’il fait ce qu’il avait dit qu’il ferait pendant la campagne."

Frédéric Dabi : "Quand je regarde les enquêtes de popularité, je remarque que l’un des leviers majeurs de la popularité d’Emmanuel Macron c’est le sentiment qu’il agit, qu’il met en œuvre beaucoup de réformes et transforme le pays. Il y a bien sûr des critiques, parfois le sentiment que les réformes ne sont pas justes, mais pour les Français il y a un changement profond. C’est une vraie rupture par rapport à la période Hollande. On retrouve peut-être des choses qu’on avait eu à l’époque de Nicolas Sarkozy."

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2. Comment décrire le style présidentiel d'Emmanuel Macron ? Comment se comporte-t-il avec son gouvernement ?

Philippe Moreau-Chevrolet : "Emmanuel Macron a instauré une présidence plutôt marquée à droite. On aurait pu imaginer une même politique et un même type d’images avec François Fillon, à quelques détails près. Pour l'instant, sa présidence est assez classique et donc rassurante pour l'électorat de droite, qu'il séduit. Il a beau essayer de pousser à gauche, de donner des gages à la gauche, il est quand même dans une présidence libérale qui parle au patronat. Il y a une vraie cohérence entre Edouard Philippe et Emmanuel Macron, une vraie harmonie. Le Premier ministre n'est pas gênant pour le Président : il ne lui fait pas d’ombre, n'a pas vraiment d'ambition, il est très intellectuel, très réfléchi, pas spécialement attiré par les médias. Nous sommes loin du schéma Chirac-Balladur, où le second cherchait à avoir son agenda à lui. De toute façon, tout est compartimenté dans la politique d'Emmanuel Macron. En réalité, la majorité dépend du Président et non du Premier ministre. Le Premier ministre lui-même dépend d’Emmanuel Macron et pas de la majorité. Tout est bien compartimenté pour qu’au final, ce soit Emmanuel Macron qui donne le la et dirige. Au fond, qu’on soit Premier ministre ou chef de la majorité, on n’est jamais qu’un pion dans le dispositif Macron. C’est assez habile, c’est un retour à un ordre républicain, présidentialiste."

Frédéric Dabi : "Si l’action est le premier levier de la popularité d’Emmanuel Macron, le deuxième est son incarnation de la fonction. Elle est vue comme une profonde rupture par rapport à celle de Nicolas Sarkozy et de François Hollande. La solennité des premiers moments du quinquennat, le fait qu'il n'ait pas été un hyper-président a plu. Maintenant, il y a eu des ratés, des mots malencontreux même s'il faut toujours avoir en tête que les Français n’en ont absolument pas fait un motif profond de réprobation. Les électeurs de gauche comme de droite n'ont pas exprimé de critique virulente sur sa manière d’incarner la fonction. Quant à son équipe gouvernementale, elle est perçue comme un bloc, un pack assez monolithique. Le côté négatif c’est que ce gouvernement est composé d’experts plus que de politiques donc il y a parfois un déficit de relais des messages du gouvernement et de la parole d’Emmanuel Macron. Edouard Philippe est dans une logique de construction de sa popularité mais petit à petit, par petites touches, il arrive à commencer à exister. Il est populaire auprès de l’électorat de gauche et de droite."

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3. Emmanuel Macron a-t-il réussi à tuer la contestation politique et à rendre inaudibles ses opposants ?

Philippe Moreau-Chevrolet : "Je ne sais pas si Emmanuel Macron sera considéré comme un grand Président, mais il restera comme un grand stratège politique. Sa particularité numéro un est qu’il a réussi à tuer toute forme d'opposition politique hormis les extrêmes. Il est le premier des présidents post-mitterrandiens à réussir cela. On peut penser ce qu’on veut du début de sa présidence - il y a eu beaucoup d’erreurs, il est labellisé comme le président des riches - mais il n’empêche qu’à l’heure actuelle il n’y a pas d’opposition, ni au Parlement ni dans le pays. Il n’y a pas d’alternance possible, il n’y a pas d’alternative. Il peut perdre les élections intermédiaires, mais on ne voit pas à l’heure actuelle qui peut l’empêcher d’être réélu dans cinq ans. Il a fait le vide : il y a la République en marche, le chaos autour et la France insoumise qui se tient et arrive à exister mais parce que Macron a tout intérêt à ce que le parti existe. Ce sont les meilleurs amis du monde, ce qu’on appelle des alliés objectifs. C’est aussi inquiétant car si La République en marche s’effondre, l’alternative n’est pas évidente."

Frédéric Dabi : "On dépasse les logiques de l’ancien temps de la bipolarisation, où une faible côte de popularité pouvait fragiliser l’exécutif et requinquer une opposition. La chose la plus caractéristique de la période récente, ce sont les oppositions éparpillées. Certains comme le PS et le FN ne se remettent pas de leur défaite historique à l’élection présidentielle, et les Républicains sont asphyxiés par le fait qu’Emmanuel Macron mène une politique qui globalement convient à leurs sympathisants. Quand on regarde les enquêtes, le meilleur opposant est Jean-Luc Mélenchon. Mais je parle bien d'opposant car quand on parle d’alternative, de capacité à incarner une alternance, il n’existe quasiment pas. Une des opportunités historique de ce début de quinquennat c’est que même si le Président est majoritairement impopulaire il peut mettre à distance les choses puisque personne n'est en mesure de mobiliser une opposition dont un parti, une force, pourrait être le réceptacle."

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L’énergie s’est perdue, mais on remarque aussi une indifférence croissante aux mesures qui sont prises.- Philippe Moreau-Chevrolet

4. A-t-il réussi à endormir la contestation populaire ?

Philippe Moreau-Chevrolet : "Sur la contestation populaire, il y a une forme de lassitude, que les sondages et enquêtes ont observé. On sort d’une période politique qui a duré très longtemps, avec quatre scrutins importants et des primaires. Il y a une vraie fatigue et au fond on peut penser qu’il y a une forme de renoncement à contester l'exécutif, en tout cas pour le moment. Ce même agenda, il y a quelques mois et quelques semaines sous François Hollande, avait provoqué plusieurs manifestations contre la loi Travail. L’énergie s’est perdue, mais on remarque aussi une indifférence croissante aux mesures qui sont prises."

Frédéric Dabi : "On est en début de mandat donc les Français ont aussi le sentiment que les urnes ont parlé. On n’est pas sur une logique, pour l’instant, de contestation. On verra plus tard dans le quinquennat. C’est ce qui avait permis aussi à Nicolas Sarkozy de réformer au début de son mandat les régimes spéciaux. Quand on interroge les Français sur leur état d’esprit, les sentiments de révolte et de résignation sont toujours forts, bien qu'ils n'aient jamais été aussi faibles."

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Vouloir la jouer Jupiter était une mauvaise stratégie- Philippe Moreau-Chevrolet

5. Qu'est-ce qui vous a le plus étonné au cours de ces six premiers mois ?

Philippe Moreau-Chevrolet : "J'ai été étonné par les difficultés qu’a eu Emmanuel Macron avec sa communication en début de mandat. J’observe que dans ce domaine les débuts de quinquennat sont toujours difficiles, et que les erreurs sont redoutables en terme d’image pour la suite. Vouloir la jouer Jupiter était une mauvaise stratégie. Ce qui me marque également c’est que personne n’est capable de s’opposer à lui. La gauche et la droite sont désarticulées, décomposées. La facilité avec laquelle il a réussi son pari est également impressionnante."

Frédéric Dabi : "C’est difficile de répondre à la place des Français mais je crois qu'ils ont été étonnés par la mue présidentielle, le fait qu’il se soit coulé très très facilement dans un exercice un peu mitterrandien du pouvoir, très solennel, assez visible en terme d’image mais silencieux en terme de parole. Je pense aussi que le Président a réussi son pari en se distinguant de ses prédécesseurs. C’est ce qui fait qu’il a un positionnement, un espace politique qu’aucun d'eux n’a eu : il est ultra majoritaire dans son mouvement et bénéficie d'une bienveillance qui touche un sympathisant socialiste sur deux et parfois deux sur trois à droite."

Il doit casser son image verticale de président des gros ou de ceux qui sont aisés, par rapport aux petits. - Frédéric Dabi

6. Quels sont ses grands défis pour les six mois à venir ?

Philippe Moreau-Chevrolet : "Il devra devenir plus proche des Français, changer son image de président des riches. Il n’est pas un président populaire, il doit se faire aimer des Français et sortir de son image un peu distante. Etre Jupiter, ce n’est pas ce que les Français attendent d’un président aujourd’hui. Il n’est pas de Gaulle, il n’a pas gagné la guerre ! Il a tout de même une sorte d’autorité appréciée, les Français sont soulagés d’avoir un président qui préside. Mais faire preuve d’autorité fonctionne au début, mais pas sur le long terme."

Frédéric Dabi : "Je pense qu’il doit casser cette image, non pas de président des riches car il n’y a eu qu’un président des riches pour les Français et c’était Nicolas Sarkozy, mais d’une politique vue comme injuste. Il doit casser son image verticale de président des gros ou de ceux qui sont aisés, par rapport aux petits. C’est vrai que le clivage gros/petits, cette façon de voir une action de gouvernement comme toujours favorable aux personnes les plus aisées c’est à mon avis le défi qu’il faut résoudre. Son deuxième défi est de faire davantage la pédagogie des réformes. C’est intéressant de voir qu'il y a toujours une critique chez les salariés alors qu’objectivement, ils vont sans doute gagner en pouvoir d’achat au cours de l’année 2018."

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