Nice, ville la "plus sûre" de France ? Un classement qui pose problème

Nice met en avant régulièrement ses dispositifs de vidéosurveillance.

PUBLICITÉ - La mairie de Nice a payé un encart dans le quotidien "Nice-Matin" pour mettre en avant son statut de ville "la plus sûre de France". Basé sur un classement à la méthodologie très discutable, il se révèle trompeur.

À Nice, le maire Les Républicains Christian Estrosi fait de la sécurité un élément central de sa politique. La ville, sous sa direction, est notamment devenue la plus vidéosurveillée de France, tandis que l'élu ne manque jamais de vanter les mérites de sa police municipale. Ces derniers jours, la municipalité n'a pas hésité à faire paraître un encart publicitaire dans le quotidien régional Nice-Matin. Son objectif ? Se féliciter de voir Nice "classée la plus sûre de France"

Une annonce qui s'accompagne d'un message du maire, qui voit dans ce résultat la preuve de l'efficacité des investissements consentis dans le domaine sécuritaire, et qui justifie également sa "volonté de recruter 80 policiers municipaux sur 4 ans". Dans l'opposition, cette campagne de communication fait grincer des dents : la méthodologie de l'enquête utilisée comme référence est en effet très discutable, ne permettant pas de tirer de telles conclusions.

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Un classement participatif... avec quelques dizaines d'avis seulement

Christian Estrosi et ses équipes s'appuient-ils sur des données policières ? Sur des statistiques de l'Insee, voire des rapports parlementaires ? Non : le texte paru dans Nice-Matin précise qu'il s'appuie sur une analyse de Numbeo, organisme qui a tout juste publié les résultats de "son classement annuel des villes françaises les plus sûres au monde". Si la ville des Alpes-Maritimes apparaît bien à la première place des villes française, ainsi qu'à la 194e au monde, il est utile de se pencher sur la méthodologie utilisée.

Numbeo, qui se présente comme "la plus grande base de données au monde sur les villes et les pays du monde, alimentée par les utilisateurs",  explique s'appuyer sur les réponses des visiteurs qui viennent sur son site pour établir différents classements. "Nous n'incluons que les villes pour lesquelles il existe au moins un certain nombre de contributeurs", précise-t-on, sans toutefois mentionner le nombre de réponses nécessaires afin qu'une ville puisse être prise en compte. Les données utilisées ne portent par ailleurs que sur les 36 derniers mois. 

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En quelques clics, des internautes ont pu observer que pour la ville de Nice, moins de 60 réponses avaient été prises en compte. Un échantillon très faible, par ailleurs susceptible de comporter de multiples biais. Rien ne permet par exemple ici de savoir si les gens qui se sont prononcés sur la sûreté ressentie à Nice sont bien des habitants de la ville. Si vous habitez à Brest, vous pouvez d'ailleurs vous prononcer sur la criminalité dans une ville de Nouvelle-Zélande, et ce sans jamais y avoir mis les pieds.

Robert Ingey, ex-conseiller municipal communiste de la ville, a fustigé sur Twitter une "scandaleuse pub", qu'il juge "indécente pour les familles touchées par les attentats". Une référence à l'attaque terroriste du 14 juillet 2016 au camion-bélier sur la Promenade des Anglais. Notons par ailleurs que le classement de Numbeo, mis en lumière par cette campagne de la municipalité, a été modifié par des dizaines d'internautes venus contribuer eux aussi. Des participations qui ont très largement fait évoluer le score global de Nice, désormais reléguée à la 404e place du classement mondial. Juste derrière... Damas, en Syrie.

Plus on travaille dessus, plus c'est compliqué- Véronique Le Goaziou, sociologue spécialiste de la sécurité

Mesurer la sûreté d'une ville ou son insécurité ne peut donc pas, on l'a vu, être réalisé en se contentant de quelques dizaines d'avis récoltés en ligne. Véronique Le Goaziou, chercheuse associée au CNRS le sait bien : titulaire notamment d'un doctorat de sociologie, elle s'est spécialisée sur ces thématiques et reconnaît volontiers que "plus on travaille dessus, plus on se rend compte que c’est compliqué". 

"La mesure de la délinquance et ou de la sécurité sont des opérations complexes", souligne-t-elle à LCI, que l'on réalise le plus souvent à partir de données officielles fournies par les services de police ou de gendarmerie. Des outils utiles, "qui méritent d'exciter mais présentent des limites, comme tous les outils statistiques". La chercheuse note que "dans ce domaine, l'évolution d'un chiffre ne signifie pas toujours l'évolution de la réalité que ce chiffre est censé mettre en lumière". Par exemple, "si vous créez un nouveau délit, vous enregistrerez logiquement plus d'infractions qu'avant. L'inverse est aussi vrai." 

Le comportement des victimes se révèle également central : celui des victimes de délinquance sexuelle en particulier. "Si les chiffes augmentent, c'est potentiellement car la parole se libère et que l'on se tourne davantage vers les forces de police", glisse Véronique Le Goaziou. Davantage de cas recensés ne signifiera dès lors pas forcément une multiplication des actes. En matière de délinquance ou d'insécurité, elle rappelle en tout cas que toute consultation se doit de respecter des critères méthodologiques bien précis. "Disposer d'un échantillon assez important" tout d'abord, mais aussi qui soit "représentatif de la population". Ce que Numbeo ne peut pas garantir avec son mode de fonctionnement. 

Ces questions, la spécialiste les juge très délicates, car "depuis les années 1980, les politiques en ont fait une thématique forte de leur agenda politique". Un tempo qui concorde rarement avec celui de la recherche, qui s'inscrit dans un temps long. Gare, dès lors, aux conclusions hâtives : "On a en plus un souci en tant que chercheurs, car on manque d'accès aux données", regrette Véronique Le Goaziou. Elle pointe du doigt la difficulté de se procurer des données brutes, "telles qu'elles entrent dans la machine", et déplore que l'Observatoire national de la délinquance et des réponses pénales ait été dissout en 2020. Autant d'éléments qui incitent à la prudence et à la retenue pour éviter les instrumentalisations.

En résumé, il apparaît donc que la campagne de communication de la mairie de Nice s'appuie sur des éléments très discutables, issus d'une enquête en ligne à la méthodologie problématique. Les résultats, obtenus grâce à quelques dizaines de contributions d'internautes seulement, ne sauraient dresser un tableau objectif de la sûreté dans la ville de Nice. Les chercheurs qui travaillent sur les questions relatives à la délinquance sont les premiers à en reconnaître la difficulté, et soulignent que les outils de mesure à notre disposition demandent à être croisés, chacun pouvant comporter une multitude de biais. 

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