Statistiques de la délinquance : de Sarkozy à Darmanin, des indicateurs maintes fois chahutés

Statistiques de la délinquance : de Sarkozy à Darmanin, des indicateurs maintes fois chahutés

SÉCURITÉ - Gérald Darmanin et Marlène Schiappa communiqueront désormais tous les mois, à partir de ce mardi 13 octobre, sur les statistiques de la délinquance. Des données qui étaient en réalité en partie disponibles. Cette évolution est le dernier épisode en date de l'histoire chahutée des chiffres de l'insécurité en France.

Face à l'insécurité, l'exécutif brandit la transparence. Début septembre, Gérald Darmanin et Marlène Schiappa avaient annoncé qu'ils communiqueraient chaque mois, à partir d'octobre, sur les dernières évolutions de la délinquance sur le territoire. C'est ce mardi 13 octobre que le ministre de l'Intérieur et la ministre déléguée à la Citoyenneté donneront leur première conférence mensuelle. 

Gérald Darmanin a énuméré les éléments qui seront communiqués à cette occasion : lutte contre les stupéfiants, violences conjugales, intrafamiliales et sexuelles, signalements de dérive sectaire, chiffres de l'immigration mais aussi comptabilisation des heures de patrouilles. Malgré tout, le duo a assuré que son objectif n'était pas de faire "la politique du chiffre", en référence à la méthodologie controversée employée par Nicolas Sarkozy au milieu des années 2000.

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Une vraie-fausse annonce ?

L'initiative consistant à communiquer chaque mois sur les statistiques de la délinquance peut surprendre, puisque celle-ci existent déjà. C'est le Service statistique ministériel de la sécurité intérieur (SSMSI) qui se charge de publier, au début de chaque mois, les données mensuelles relatives aux homicides, violences sexuelles, avec ou sans arme, vols, cambriolages ou encore dégradations volontaires. Le dernier bulletin a été publié le 6 octobre.

Du reste, la réalité est que ces statistiques n'ont jamais vraiment cessé d'exister depuis quinze ans. La communication de données annuelles du ministère de l'Intérieur avaient laissé place, sous le quinquennat de Nicolas Sarkozy, à des statistiques mensuelles confiées à l'époque à l'Observatoire national de la délinquance (ONDRP), avant d'être transférées à partir de septembre 2015, au SSMSI.

"La communication mensuelle des chiffres date de Nicolas Sarkozy et cela a continué depuis", confirme à LCI Christophe Soullez, responsable de l'ONDRP. "Je n'ai pas l'impression qu'il y ait une nouveauté, sauf à étendre les indicateurs communiqués au public." Les éléments relatifs au taux de présence policière sur la voie publique peuvent ainsi apparaître comme une nouveauté, même si ce type de donnée a déjà été mesuré par le passé.

Des indicateurs très politiques

Nicolas Sarkozy fut le premier ministre de l'Intérieur à communiquer à outrance sur les statistiques de la délinquance, y voyant un outil de transparence mais aussi pour mettre en valeur son action et mobiliser les troupes. La fameuse "politique du chiffre", jamais formulée comme telle par les autorités de l'époque, émanait d'une instruction de son ministère adressée aux préfets, datée de juillet 2006, mettant en place au sein de la police "un acte de management au service de la performance" et un "management par objectifs et l'évaluation des résultats." Les chiffres n'étaient pas seulement des indicateurs de la situation du pays, mais également un objectif à atteindre pour les forces de l'ordre.

Fortement contestée, y compris parmi les syndicats de police et au sein de la droite, cette "politique du chiffre" avait fait l'objet d'un inventaire sévère à la fin du quinquennat de Nicolas Sarkozy. Un rapport de l'Inspection générale de l'administration commandé par Manuel Valls avait éreinté, en 2013, une "généralisation des pratiques d'enregistrement non conformes" qui aurait conduit à minorer les statistiques de la délinquance et, inversement, à pousser à la course au chiffre dans le domaine de l'immigration. 

"Ni angélisme, ni politique du chiffre", avait ainsi promis Manuel Valls en s'installant place Beauvau. S'il y avait officiellement mis fin, le ministre de l'époque n'avait pas pour autant mis fin à l'utilisation des statistiques mensuelles, tout en affirmant qu'un "thermomètre fiable" reposait sur des évolutions à plus long terme. Mais les statistiques de la délinquance n'ont jamais vraiment cessé de susciter des interprétations contradictoires. 

Une logique de court terme ?

"Donner tous les mois des chiffres de la délinquance enregistrée est une façon de populariser l'action du gouvernement mais aussi de mettre la pression sur les forces de l'ordre", estime le politologue Stéphane Rozès, président du Cap, sollicité par LCI. "C'est ce que les syndicats appellent la politique du chiffre."

Une pression qui existe d'ores et déjà. Dans une note diffusée en juin 2019, dont LCI avait eu la copie, la directrice de la sécurité de proximité de l’agglomération parisienne Valérie Martineau avait demandé aux chefs de la police parisienne de mobiliser les troupes après la publication de statistiques en hausse de la délinquance dans l'agglomération. "Notre action doit être guidée par un principe simple : obtenir des résultats significatifs", avait-elle prévenu. 

"Plus on publie de données, mieux c'est", estime pour sa part Christophe Soullez. "La vraie question, c'est : comment on interprète ces chiffres ?" Le responsable de l'Observatoire de la délinquance rappelle, comme il l'a fait par le passé, que "la délinquance s'observe sur des périodes plus longues". 

A l'instar de l'ONDRP, organisme indépendant qui publie chaque année une volumineuse enquête "Victimisation et perceptions de la sécurité", sous l'égide de l'Institut national des hautes études de la sécurité et de la justice (INHESJ). Mais un organisme qui va fermer ses portes au moment où, paradoxalement, l'exécutif entend faire la transparence sur l'évolution de l'insécurité. L'ancien Premier ministre Edouard Philippe a en effet acté sa disparition, fin 2020. "C'est le service du ministère qui fera ses statistiques seul", explique Christophe Soullez. Au risque de rallumer la polémique sur l'utilisation politique des données de la délinquance ?

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