Statues déboulonnées : "Le paysage mémoriel des villes doit s’actualiser"

Dominique Taffin, présidente de la Fondation pour la mémoire de l'esclavage
Politique

INTERVIEW - Pourquoi et comment mener le débat sur le passé colonial et esclavagiste de la France ? L'éducation à ce sujet est-elle suffisante ? Que dit de nos sociétés le déboulonnage de statues à travers le monde ? LCI a interrogé la directrice de la Fondation pour la mémoire de l'esclavage Dominique Taffin.

Depuis la mort de George Floyd aux Etat-Unis, la France a elle aussi manifesté contre le racisme et les violences policières, notamment à l'appel d'Assa Traoré. Ces derniers jours, alors que dans le monde des manifestants déboulonnent les statues de personnages historiques accusés de racisme, s'ouvre un débat sur l'esclavagisme et le passé colonial de la France. 

LCI a interrogé la directrice de la Fondation pour la mémoire de l'esclavage, Dominique Taffin, pour cerner les enjeux et l'importance d'un tel débat.

LCI - Comment analysez-vous les déboulonnages de statues de personnages historiques un peu partout dans le monde ?

Dominique Taffin - Ce sont des gestes à forte portée symbolique, frappants, spectaculaires. Ces destructions nous en disent beaucoup sur cette demande d’avoir des exemples, des éléments d’identification permettant de reconnaître un passé jamais mis en valeur. Il ne s’agit pas de détruire les monuments mais de les réévaluer, de réévaluer la façon dont ils peuvent parler du passé. Le paysage mémoriel des villes doit s’actualiser.  Nous proposons que ce travail soit engagé de façon beaucoup plus systématique. A l’époque où ces monuments ont été érigés, la volonté était de créer un paysage qui disait quelque chose. Des décennies plus tard, le discours n’est pas le même, et cela ne veut pas dire que le passé a été nié.

LCI : Ces derniers jours, le débat sur le passé colonial et esclavagiste de la France resurgit. Pourquoi est-ce important de le mener ?

Ce débat a déjà eu lieu à plusieurs reprises, mais il n’a jamais pris autant d’ampleur. Or, cela fait bientôt vingt ans que la loi Taubira reconnaît l’esclavage comme un crime contre l’humanité, la décolonisation dans l'empire français a eu lieu depuis environ deux générations, et cela fait 170 ans qu'a été prononcée l’abolition de l’esclavage. Donc il est temps que ce débat soit porté.

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Qui doit s'en emparer ? Où faut-il le mener ?

Les citoyens ont raison d’exprimer leurs attentes ; leurs élus et leurs institutions publiques ont le devoir de s'en saisir. Il est nécessaire de traiter des questions de racisme et de discrimination dans le domaine de l'action, de l'éducation. A l'école, des avancées ont eu lieu depuis la loi Taubira, rendant obligatoire la présence de l'histoire de l'esclavage dans les programmes. Mais nous constatons que les enseignants ont du mal à traiter ce sujet. Il faut aussi rendre plus accessible les travaux d’historiens encore trop méconnus. Ce travail d’éducation doit aller de pair avec une plus grande visibilité de ces sujets dans l'espace public et les médias. Il faut le porter sur des plans plus symboliques, comme le nom des rues. La Fondation pour la mémoire de l'esclavage est là pour accompagner les collectivités, les municipalités, l’Etat pour prendre des décisions éclairées." 

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Quelles solutions existent pour faire avancer le débat ?

Nous parlons là de sujets contestés, sur lesquels il est important de réduire les lignes de fractures qui existent dans la société. Il faut pour cela prôner l’équité sociale, s'assurer de l’accès égal aux équipements et aux opportunités. Il faut aussi proposer des éléments d’identification communs à tous. Pourquoi des hommes et des femmes ayant joué un rôle fondamental dans l’histoire du XXe siècle ne sont-ils pas reconnus, connus, et des modèles pour tous les Français ?

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