L'ENA, une exception française ?

L'ENA, une exception française ?

MÉRITOCRATIE- Régulièrement décriée comme une matrice de la reproduction sociale, l'École Nationale de l'Administration va être supprimée. Créée dans la foulée de la Libération, elle répond toutefois à un besoin, auquel chaque pays doit répondre, avec des approches très variées. Comment font nos voisins pour former leurs haut fonctionnaires

La moitié des présidents de la Vᵉ République en sont issus... dont Emmanuel Macron. Plus d'un tiers des Premiers ministres, un ministre sur sept, sont également passés sur ses bancs. L'ENA fut aussi longtemps la fabrique des grands patrons : jusqu'à il y a dix ans, un quart des dirigeants français du CAC 40 étaient passés par cette "voie royale"- même si cette proportion est en nette baisse depuis. 

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La présidence Macron

Cette "école de l'élite", qui va être supprimée dans le cadre de la réforme de la fonction publique, est une spécificité française depuis sa création par ordonnance au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, dans un esprit de reconstruction et de rénovation de l'administration française. Il s'agissait justement alors de balayer l'entre-soi qui prévalait dans les ministères avant la guerre, et d'en démocratiser l'accès. Malgré des tentatives pour l'ouvrir à tous les milieux sociaux, l'ENA cristallise toujours les grands clivages nationaux : la bourgeoisie contre le peuple, Paris contre la province.

Soixante-quinze ans après sa fondation,  l'ENA n'a que peu d'équivalents dans le monde, sinon ceux qui justement en ont repris le principe- comme l'Italie. Si les énarques ont vocation à exercer immédiatement des fonctions au sommet, les trajectoires de leurs équivalents étrangers sont souvent moins directes, comme on va le voir dans ce bref tour d'horizon.

Allemagne : la formation à l'université, le concours au ministère

Dans cette république fédérale, l'idée d'une école centrale de la haute fonction publique serait une hérésie. Ce sont les cursus universitaires qui façonnent les futures élites : munis souvent d'un doctorat, les étudiants sont ensuite sévèrement triés sur le volet par des concours d'entrée dans les ministères. D'où une progression de carrière plus lente : c'est à l'intérieur même de l'administration que l'on monte un à un les échelons. Ici, le jeune loup trentenaire tout juste issu de l'école devra patienter avant d'exercer les plus hautes fonctions. On devient généralement chef de bureau d'un ministère après 40 ans, et directeur au-delà de 55 ans.

Des écoles spécialisées forment également des étudiants spécifiquement à la fonction publique, au niveau des Länder. Dernière née, dans les années 2000, la Hertie School of Governance, forme de plus en plus de futurs hauts fonctionnaires, mais son modèle la rapproche plus de Sciences-Po que de l'ENA. 

Grande-Bretagne : Oxford et Cambridge, les matrices

Les hauts fonctionnaires britanniques sont très majoritairement diplômés de l'indépassable "Oxbridge", soit les prestigieuses universités d'Oxford et de Cambridge qui, elles-mêmes, ne sont accessibles qu'après un cursus privé de haut niveau. Ce passage obligé pour plus de 65% des futures élites du pays, génère une forte reproduction sociale :  la plupart des dirigeants de l'État sont, sans surprise, issus de la haute ou de la très haute bourgeoisie.

Suède : le pragmatisme et l'horizontalité

Ici non plus, pas de formation propre à l'administration suédoise, c'est un parcours universitaire qui est privilégié. En revanche, les étudiants intègrent les ministères grâce une multiplication de stages, et se forment "sur le tas" aux spécificités de la fonction. La culture scandinave de l'horizontalité sociale permet aussi aux hauts fonctionnaires de travailler immédiatement au contact des ministres.

États-Unis : des profils plus variés, mais l'élite toujours chasse gardée

Il existe aux États-Unis une grande quantité d'écoles qui forment à la fonction publique, ce qui garantit une certaine diversité des origines des hauts fonctionnaires. Mais la très haute administration reste généralement réservée, de fait, aux diplômés des "schools of government" ("écoles de gouvernement", équivalents de Sciences Po, NDLR) : le passage obligé par des écoles privées, puis par les plus grandes universités, tracent un cursus quasiment hors d'atteinte pour des étudiants issus des classes populaires. Les quatre présidents précédant Donald Trump et Joe Biden, par exemple, étaient diplômés des prestigieuses universités de Harvard ou de Yale.

Italie : la petite soeur de l'ENA

Créée sur le modèle de l'ENA française, la Scuola Nazionale dell'Amministrazione lui ressemble beaucoup. Vouée à la sélection et à la formation des futurs hauts fonctionnaires, elle a cependant développé une approche plus décentralisée, avec des antennes de l'école de Rome à Caserte, Bologne, et Acireale.

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Alors que l'ENA est sur le point de disparaître, dans sa forme actuelle tout du moins, ce court tour d'horizon permet d'entrevoir des alternatives. Et de deviner que l'Ecole Nationale d'Administration, quels qu'en soient le nom ou la forme, n'est peut-être pas l'unique vecteur de reproduction sociale à la tête de la fonction publique.

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