"Une hausse du Smic de 3% au 1er janvier" : Edouard Philippe n'aurait-il pas exagéré dans son discours ?

Politique
POUVOIR D'ACHAT - En faisant état d'une hausse de 3% du Smic au 1er janvier 2019, Edouard Philippe a fait lever quelques sourcils, mardi 4 décembre. Le Smic va-t-il subir une hausse inattendue dans quatre semaines ? D'où vient l'augmentation dont parle le premier ministre ? Correspond-elle à la réalité ? Explications.

C'est un chiffre glissé au milieu de plusieurs annonces censées prouver l'efficacité du travail gouvernemental pour le pouvoir d'achat des Français. Mardi 4 décembre, Edouard Philippe a assuré que l'exécutif avait "pris des mesures fortes pour le pouvoir d'achat : la baisse de la taxe d'habitation, la baisse des cotisations salariales... Avec la prime d'activité et la hausse légale du Smic au 1er janvier, nous constaterons une hausse de 3% du Smic net au 1er janvier, c'est-à-dire la plus importante de ces 25 dernières années." 


Une annonce qui interpelle, alors que le premier ministre lui-même avait balayé l'hypothèse, mercredi 28 novembre, au micro de Jean-Jacques Bourdin : "Notre politique, c’est pas de faire des coups de pouce au Smic, notre politique c’est de faire en sorte que le travail paye." Alors, comment le refus du coup de pouce s'est-il transformé en moins d'une semaine en "hausse de 3%" au 1er janvier ? Et surtout, d'où vient cette hausse ? LCI a décortiqué la phrase du chef du gouvernement.

"Il y a une petite arnaque"

Mauvaise nouvelle, Edouard Philippe n'a pas annoncé une hausse légale du Smic de 3% inattendue, pour calmer la colère des Gilets jaunes. "En tant que telle, la phrase du premier ministre ne veut rien dire", tranche sans préambule Michael Zemmour, maître de conférences en économie à l'université de Lille 1. En effet, s'y mélange la hausse automatique du Smic à des baisses de prélèvement et au versement de prestations sociales. "Or, le Smic ne se calcule pas comme ça, c'est un salaire horaire", poursuit-il. "La phrase n'est pas très honnête", abonde Eric Heyer, de l'Observatoire français de la conjoncture économique. "La prime d'activité et la taxe d'habitation, ça ne rentre pas dans le salaire, tout simplement."

Autre surprise à l'écoute de la phrase d'Edouard Philippe : la prise en compte dans le calcul des 3% de la baisse des cotisations salariales, une mesure qui permet une hausse du salaire net de 0,95%. "Mais elle a pris effet au 1er octobre dernier, donc on ne va pas la compter deux fois", souligne Michael Zemmour. "De plus, elle concerne tous les salariés, c'est donc exagéré de la relier spécifiquement au Smic comme le fait Edouard Philippe dans cette phrase". Une précision qu consiste à demander sur quelle période porte la hausse évoquée. "Il y a une petite arnaque, estime Eric Heyer. Normalement, quand vous parlez d'une hausse au 1er janvier, c'est par rapport à ce qui était en vigueur au 31 décembre. Mais je pense qu'il parle d'une hausse sur toute l'année, du 1er janvier 2018 au 1er janvier 2019."


Contacté par LCI pour savoir par quel calcul Edouard Philippe était parvenu à cette conclusion, Matignon a réparé cette imprécision. C'est bien de janvier 2018 à janvier 2019 que le Smic net connaît une hausse. Grâce, nous dit-on, à "la combinaison de la baisse des cotisations salariales d'octobre 2018, la revalorisation légale du Smic au 1er janvier 2019 selon l'inflation et des premiers effets de la prime d'activité en 2018, qui monte en puissance." 

Philippe a "oublié" l'inflation

Reste encore deux éléments à interroger. La hausse légale du Smic, pour commencer. Cette dernière prévoit en effet une hausse du salaire brut qui devrait être proche de 30 euros au 1er janvier soit une hausse de 1,8 - 1,9%, ce qui lui fera franchir pour la première fois la barre des 1500 euros brut. Une hausse automatique, calculée en fonction des prix à la consommation des ménages les plus modestes et le pouvoir d'achat du salaire horaire moyen brut des ouvriers et employés. 


Mais, là encore, le premier ministre ne dit pas tout. "Normalement, quand on ne veut pas tromper les gens, on raisonne selon le salaire réel, estime Eric Heyer, c'est-à-dire qu'on prend en compte les effets de l'inflation [la hausse générale des prix, ndlr], le coût de la vie. Pour 2019, les prévisions mettent l'inflation à 1,4%. En net, la hausse du Smic sera donc de 0,5%." Une précision pas inutile alors que les taxes sur la consommation sont au centre des revendications des Gilets jaunes. Une nouvelle omission dont sont coutumiers les gouvernants. Récemment, ce sont les retraités qui s'étaient entendus dire que leurs pensions avaient été revalorisées alors que, en prenant en compte l'inflation, elles avaient baissé." 0,95% de cotisations salariales (sur une année et non au 1er janvier) + 0,5% de hausse réelle du Smic net = 1,45% d'augmentation. Bien loin des "plus de 3% annoncés".


Reste alors à interroger la question de la prime d'activité, ce dispositif créé en 2016 pour compléter le revenu des travailleurs les plus modestes, et dont une revalorisation est prévue pour janvier prochain. "Ce n'est pas du salaire, il ne faut pas tout mélanger", conteste Michael Zemmour. Qui avance un autre argument : "La prime d'activité est versée selon les revenus du foyer et non pas du salaire. Il suffit qu'un salarié au Smic ait un conjoint mieux rémunéré pour que cette prime soit réduite." Autant de précisions qui font état d'une confusion entre le niveau des salaires ou le niveau des revenus, de la part du gouvernement. Interrogé sur la présence de cette prestation sociale pour calculer la hausse du Smic, Matignon n'a pas encore répondu à nos questions.

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