Uniforme ou tenue "républicaine" à l'école publique, un mythe qui a la peau dure

Uniforme ou tenue "républicaine" à l'école publique, un mythe qui a la peau dure
Politique

ÉDUCATION - En préconisant de s'habiller "de façon républicaine" à l'école, Jean-Michel Blanquer a réactivé le débat autour de l'uniforme et plus largement des codes vestimentaires à l'école. Des codes qui ont, contrairement aux idées reçues, rarement été imposés dans l'éducation républicaine... Sauf pour les filles. Reste la "tenue correcte" qui peut être exigée dans le secondaire.

Comment s'habiller de façon "correcte" ou "républicaine" pour se rendre à l'école ? La formule utilisée lundi par le ministre de l'Education nationale à propos du mouvement #lundi14septembre suscite de nombreuses interrogations, jusqu'au sein de la majorité. En l'absence de norme précise - recours à un uniforme ou code vestimentaire obligatoire -, le choix de la tenue scolaire relève en effet aujourd'hui, par défaut, de l'appréciation subjective et du libre choix de l'élève et de ses parents.

Pour étayer leur argumentaire, les tenants de la "tenue correcte" ou du recours à l'uniforme font régulièrement appel à l'histoire, notamment pour expliquer que l'uniformisation des vêtements serait un gage d'égalité entre les élèves. Problème : l'histoire contemporaine en France ne fournit pas vraiment d'argument pour appuyer cette conception. Au contraire, elle tendrait à démontrer que l'obligation vestimentaire a pu entretenir les inégalités entre élèves, et entre filles et garçons. 

Lire aussi

L'uniforme a toujours été marginal en France

Depuis une décennie, le débat sur l'uniforme ou sur le code vestimentaire à l'école revient de manière cyclique dans le débat politique. A la veille de la présidentielle de 2012, lorsque Nicolas Sarkozy était candidat à un second mandat, l'ex-UMP avait notamment vanté l'expérimentation d'un "vêtement commun" dans les établissements qui en feraient la demande, dans le but de "gommer les inégalités sociales" et de "renforcer un esprit de cohésion et d'appartenance commune à un établissement". En 2017, Marine Le Pen et François Fillon avaient également intégré dans leurs propositions le recours à l'uniforme en classe, y voyant un symbole d'intégration républicaine. Alors que des sondages d'opinion montraient qu'une majorité de Français se disait favorable à cette mesure, la ville de Provins (Seine-et-Marne) a décidé d'expérimenter, depuis la rentrée 2019, l'uniforme dans ses écoles. Une initiative locale sur la base du bénévolat qui n'a pas connu le succès escompté.

Lors de ces débats, il a été question, à chaque fois, d'un "retour" de l'uniforme à l'école. Or, si l'uniforme est la règle dans de nombreux pays, cela n'a jamais été le cas en France. "L'uniforme n'a jamais été imposé dans les écoles communales publiques, ni nationalement, ni localement", martèle Claude Lelièvre, professeur honoraire d'histoire de l'éducation à l'université Paris V, sollicité par LCI. "Il a pu en revanche être imposé dans certains établissements secondaires, sous la forme d'uniformes ou de blouses-uniformes, mais il s'agissait de décisions inscrites dans le règlement intérieur."

Un outil de distinction sociale

Le très riche blog historique "Les petites mains" nous enseigne que l'uniforme scolaire en tant que tel est apparu en France à la fin du XVIIIe siècle dans certains collèges privés, des internats généralement réservés aux classes aisées, à l'image de l'Ecole royale militaire de Paris créée par Lous XV. Auparavant, sous l'Ancien Régime, les enfants qui se rendaient dans les "petites écoles" sous l'autorité de l'Eglise portaient des robes inspirées des habits ecclésiastiques, sans qu'il s'agisse pour autant d'uniformes. Au début du XIXe siècle, Napoléon a imposé l'uniforme avec la création des lycées, puis réglementé les costumes dans les écoles secondaires, sous l'influence très forte des codes militaires. 

Sous la République, l'école primaire n'a jamais été soumise à l'uniforme. Ce dernier a en revanche perduré dans le secondaire, de façon marginale, jusqu'à la fin des années 1960. "Il était généralement imposé dans les établissements huppés pour soutenir une distinction. Ce n'était pas du tout une promesse d'égalité, au contraire", souligne Claude Lelièvre. La pratique a pris fin autour de mai 1968, avec l'abandon d'une série d'autres traditions, comme la remise des prix aux élèves. 

Souvent confondue avec l'uniforme, la blouse, utilisée notamment dans les écoles élémentaires, avait essentiellement pour but d'éviter de salir, notamment à l'encre, des vêtements qui coûtaient encore cher aux familles. La blouse a également été "terrassée", moins par les événements de 1968 que par l'arrivée du stylo à pointe Bic. 

Les tenues des jeunes filles sous contrôle

En revanche, nous explique l'historien, "il y a toujours eu une surveillance" s'agissant des habits des jeunes filles scolarisées. La législation héritée de Premier Empire - loi du 26 brumaire an IX - stipulait que "toute femme désirant s'habiller en homme doit se présenter à la préfecture de police pour en obtenir l'autorisation". Une règle "réaffirmée à la fin du XIXe siècle", rappelle Claude Lelièvre, sous la forme de deux circulaires (1892 et 1909) qui interdisaient le port du pantalon sauf si la femme tenait le guidon d'un vélo ou les rênes d'un cheval.

Sous Napoléon, la Maison d'éducation de la Légion d'Honneur, qui accueillait des jeunes filles pauvres ou orphelines de guerre, imposait à ce titre un uniforme constitué d'une robe et d'un col blanc, une règle qui a perduré jusqu'à nos jours dans cette institution. 

Le tablier et la robe se sont imposés également après l'instauration de l'instruction obligatoire des filles à la fin du XIXe siècle. "Jusqu'à la fin des années 1960, le pantalon n'a été toléré qu'à condition d'avoir une jupe plissée par dessus", indique Claude Lelièvre. La pratique est entrée en désuétude après mai 1968. 

La tenue "correcte", une exigence possible

A défaut d'imposer des codes vestimentaires - ce qui nécessiterait une nouvelle loi -, les directeurs d'établissements peuvent toutefois, dans certains cas, interdire certaines pratiques. Comme le rappelle le professeur de droit Jean-Paul Markus sur ce blog, la loi du 15 mars 2004 interdit les signes ostentatoires d'appartenance religieuse à l'école et un élève peut être sanctionné en conseil de discipline pour ce motif. 

En outre, souligne le spécialiste, le directeur d'établissement peut demander à un élève de retirer un vêtement pour des motifs d'ordre public, soit en raison de son caractère impudique, soit pour sa connotation politique ou raciste. Cette circulaire ministérielle de 2011 rédigée à l'attention des recteurs rappelle à ce titre la formulation de Jean-Michel Blanquer relative à la tenue "républicaine". Il y est expressément demandé d'inscrire dans les règlements intérieurs l'exigence d'une "tenue vestimentaire convenable" pour les élèves qui entrent dans un collège. 

Sur le même sujet

Les articles les plus lus

EN DIRECT - Covid-19 : plus de 20.000 nouveaux cas et 163 décès ces dernières 24 heures en France

EN DIRECT - Assassinat de Samuel Paty : six gardes à vue levées, dix autres toujours en cours

CARTE - Covid-19 : à quel stade en est l'épidémie, département par département ?

Enseignant tué : ce que disait son cours sur la liberté d'expression

Stéphane, témoin du meurtre de Samuel Paty : "A 30 secondes près, on aurait pu faire quelque chose"

Lire et commenter

Alertes

Recevez les alertes infos pour les sujets qui vous intéressent