Vers une grande grève à la SNCF ? Pourquoi la situation n'est pas la même qu'en 1995

CONTESTATION - Alors que les syndicats de cheminots s'organisent contre la réforme de la SNCF annoncée par le gouvernement, LCI a demandé au maître de conférences Rémi Bourguignon, spécialiste du dialogue social, si le mouvement social qui s'annonce pourrait ressembler aux grandes grèves de 1995 contre le "plan Juppé".

Novembre 1995. Alors que Jacques Chirac est élu depuis peu, son Premier ministre Alain Juppé annonce son "plan" pour réformer les retraites et la sécurité sociale des fonctionnaires et des salariés des entreprises publiques, comme la SNCF, la RATP et EDF. Augmentation de la durée de cotisation, limitation des dépenses de santé et d'allocations familiales...


De nombreux salariés refusent et participent au plus grand mouvement social depuis mai 1968 : 2 millions de personnes sont descendues dans la rue et le mouvement de grève dans les transports dure 3 semaines. Le tout avec le soutien de l'opinion publique. Un mois plus tard, Alain Juppé abandonne l'essentiel de sa réforme.

La réforme de la SNCF annoncée par le gouvernement pourrait-elle entraîner un mouvement social d'aussi grande ampleur ? LCI a posé la question à Rémi Bourguignon, maître de conférences à l’Institut d'administration des entreprises de Paris-Sorbonne. 

LCI : Qu'est ce qui différencie le contexte social de 1995 et celui de 2018 ?

Rémi Bourguignon : Ce qui me semble marquer la différence avec 1995, c'est déjà le contenu de la réforme. En 1995, tous les salariés étaient concernés, même ceux du privé. Ça touchait à la protection sociale, aux régimes de retraite. Il y avait donc une solidarité avec les cheminots parce que tout le monde était impacté. En 2018, la réforme ne concerne que les cheminots, car celle concernant le privé est déjà passée. Il est donc probable qu'il n'y ait pas la même solidarité et qu'on voit une bataille de l'opinion se mettre en place. Il y a aussi des facteurs propres à la SNCF, qui n'est plus la même entreprise qu'en 1995. Les syndicats comme la CGT et SUD Rail, qui aujourd'hui mènent la bataille, ont perdu en audience ces dernières années, et les syndicats réformistes progressent à chaque élection. Enfin, il y a des facteurs propres à la méthode employée par Emmanuel Macron, par exemple le fait qu'il ait annoncé que les actuels cheminots ne seraient pas concernés. Pour les opposants, ça relève de la manipulation, mais ça peut jouer sur la propension des cheminots à se mobiliser. Ce n'est pas la même chose de défendre son intérêt ou celui de futurs recrutés. On y verra plus clair sur le calendrier et la méthode dans les prochaines semaines, car le gouvernement, s'il a annoncé des ordonnances, a précisé qu'il voulait une discussion avec les syndicats et un débat parlementaire. Tout en disant : "si les acteurs en face ne jouent pas le jeu, on arrête tout et on y va en force". La méthode du gouvernement lui permet de sortir du jeu de la négociation à tout moment.

Le gouvernement veut réformer secteur par secteur pour éviter un mouvement social généraliséRémi Bourguignon

LCI : Comment les syndicats réagissent-ils à cette stratégie ?

Rémi Bourguignon : C'est une stratégie à double tranchant pour les syndicats. Soit ils entrent dans un rapport de force, mais si ça ne prend pas, le gouvernement aura plus de légitimité à sortir des négociations en affirmant qu'ils n'ont pas joué le jeu. Face à ce risque, les syndicats semblent déjà divisés. Il y a des appels à la grève de plusieurs syndicats, mais pas pour les mêmes raisons.

LCI : Contrairement à 1995, pensez-vous que le gouvernement réforme secteur après secteur pour éviter de froisser tout le monde ?

Rémi Bourguignon : Oui. La grande leçon qui a été tirée des grèves de 1995, c'est de ne pas vouloir trop en mettre dans une même réforme. Alain Juppé lui-même avait parlé de "goutte d'eau" qui a fait déborder le vase. Là, l'argument du gouvernement est qu'il faut aller vite, alors qu'on voit qu'il n'y a aucune urgence, car si la réforme ne concerne que les nouveaux embauchés, elle ne produira ses effets que dans plusieurs années. Mais comme le gouvernement veut réformer secteur par secteur pour éviter un mouvement social généralisé, il doit vite terminer avec les cheminots pour continuer son action. Le gouvernement sait bien que, dans notre système politique, on n'a pas 5 ans pour réformer mais 2 ou 3 ans. D'où son empressement.

Les ordonnances peuvent donner le sentiment d'un gouvernement autoritaire qui se passe du débat démocratiqueRémi Bourguignon

LCI : Vous parlez d'une bataille d'opinion. De quel côté celle-ci pourrait-elle pencher dans le bras de fer qui s'annonce ?

Rémi Bourguignon : C'est compliqué à anticiper. Les ordonnances peuvent donner le sentiment d'un gouvernement autoritaire qui se passe du débat démocratique. Il peut y avoir un effet d'accumulation, après les ordonnances sur le code du travail. Certains peuvent se dire "après les cheminots, à qui le tour ?" En même temps, les Français ont voté pour un candidat qui présentait un programme de réformes ambitieux. Il peut y avoir un désaccord avec le contenu des réformes, mais l'idée qu'il faut un homme qui prenne les choses en main, c'est ce sur quoi Macron a fait campagne. Les Français vont-ils se dire que ça va trop vite et dans la mauvaise direction ? On ne peut pas le savoir à l'heure actuelle.

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