Frédérique Vidal veut évaluer son influence à l'université : d'où vient le terme "islamo-gauchisme" ?

"Islamo-gauchisme": les propos de Frédérique Vidal vont beaucoup réagir

DÉCRYPTAGE - La demande faite par la ministre de l'Enseignement supérieur au CNRS de faire une étude sur "l'islamo-gauchisme" à l'université suscite l'indignation dans le milieu universitaire. Mais qu'est-ce que signifie, au juste, ce néologisme ?

Edit : ce papier a été initialement publié en octobre 2017. Nous le republions ce jour, après l'appel de la ministre de l'Enseignement supérieur Frédérique Vidal au lancement d'une étude pour évaluer la présence de "l'islamo-gauchisme" dans le milieu universitaire.

C'est le terme qui hérisse la classe politique depuis quelques années, encore plus dans un contexte où les sujets d'actualité sont souvent emportés par le terrorisme islamiste. Un concept popularisé par l'extrême droite, qui y voit le moyen de qualifier ses opposants, le plus souvent à gauche, pour leur reprocher leur supposé laxisme en matière de lutte contre les idéologies qui luttent pour une plus grande influence de l'islam politique en France. Mais le RN et ses alliés n'en ont plus le monopole. En 2017, pour ne remonter qu'à cette année, Manuel Valls, ancien Premier ministre, avait utilisé ce terme pour qualifier l'attitude d'une députée de la France Insoumise qui rechignait à voir de la radicalisation dans le comportement sexiste d'un chauffeur de bus refusant de prendre le volant à la suite d'une femme.

Plus récemment, c'est le ministre de l'Éducation nationale Jean-Michel Blanquer qui y avait eu recours, quelques jours après l'assassinat terroriste de l'enseignant Samuel Paty. "On doit être attentif aux petits faits de notre vie collective. Mais moi, je pense surtout aux complicités intellectuelles du terrorisme. [...] Ce qu'on appelle l'islamo-gauchisme fait des ravages à l'université". Évoquant le terroriste auteur de l'assassinat, il avait estimé qu'il "avait été conditionné par d'autres gens, en quelque sorte des auteurs intellectuels de cet attentat". Interviewée sur CNews dimanche 15 février, sa consoeur à l'Enseignement supérieur a estimé que "l'université n'y était pas perméable" et réclamé une enquête sur son influence dans les facultés. Au grand dam du CNRS et de la Conférence des présidents d'universités, qui ont publiquement pris position contre leur ministre de tutelle.

Lire aussi

Néologisme bien pratique

 Le terme "islamo-gauchiste" ne se cantonne pas à la sphère politique. Il est depuis un moment usité par une poignée d'essayistes - à l'image de Bernard-Henri Lévy ou de Caroline Fourest. Mais au fait, elle vient d'où, au juste, cette expression ? La sociologue Leyla Arslan, auteure de Enfants d'Islam et de Marianne : des banlieues à l'université, nous permet de situer l'origine de ce néologisme aux alentours de l'année 1994, au Royaume-Uni. Selon elle, le premier à avoir théorisé l'islamo-gauchisme est Chris Harman, un dirigeant d'un parti trotkiste anglais. Dans un article intitulé Le Prophète et le prolétariat, il aurait imaginé que les islamistes puissent former un groupe social "dont la colère devrait être canalisée vers des objectifs progressistes".

Après lui, on retrouve le terme à nouveau utilisé en 2002, par le politologue Pierre-André Taguieff dans La Nouvelle judéophobie. Interrogé dans Libération, en 2016, celui qui est aussi membre du CRIF (conseil représentatif des institutions juives de France) expliquait : "En utilisant cette expression, j'ai essayé de montrer qu'un certain tiers-mondisme gauchiste se retrouvait côte à côte, dans les mobilisations pro-palestiniennes notamment, avec divers courants islamistes". 

"L'islamo-gauchisme" n'est pas une réalité scientifique- Le CNRS

Mais c'est surtout à partir de 2004 que l'expression prend le sens qu'on lui connaît aujourd'hui, sorte d'insulte visant à dénoncer la complaisance entre l'islamisme et la soi-disant bien-pensance de gauche. Une année où eut notamment lieu le débat sur les signes religieux ostensibles à l'école. Celles et ceux qui s'opposent à l'interdiction du voile en environnement scolaire sont immédiatement taxés "d'islamo-gauchistes", de la même manière que le sont, aujourd'hui, les journalistes écrivant sur la communauté musulmane ou invalidant une information propagée dans la fachosphère. 

"Islamo-gauchiste" préféré de l'extrême droite, le cofondateur de Mediapart Edwy Plenel donnait en 2017 une définition toute personnelle de ce qualificatif aux allures, désormais, de crachat dans la figure : "Une expression valise qui sert simplement à refuser le débat et à stigmatiser". 

Surtout, la notion d'islamo-gauchisme peine à trouver une valeur scientifique aux yeux de la communauté universitaire. "C'est une pseudo-notion dont on chercherait en vain un commencement de définition scientifique", écrit dans un communiqué au vitriol la Conférence des présidents d'université. Surtout, l'instance s'inquiète que cette demande de la ministre entretienne "la confusion entre la liberté académique, la liberté de recherche dont l'évaluation par les pairs et garante, et ce qui relève d'éventuelles fautes ou d'infractions, qui font l'objet d'enquêtes administratives ou pénales".

De son côté, le CNRS a estimé que "l'islamo-gauchisme" n'était "pas une réalité scientifique" et regretté une polémique "emblématique d'une regrettable instrumentalisation de la science". Acceptant de participer à la production de l'étude demandée par Frédérique Vidal, le centre de recherche a conditionné sa collaboration à ce que ce travail se fasse "dans la continuité des travaux d'expertise déjà menés".

Sur le même sujet

Les articles les plus lus

L'exécutif change de ton : ce que va annoncer Jean Castex à 18h

EN DIRECT - Covid-19 : près de 32.000 nouveaux cas mercredi, du jamais vu depuis novembre

CARTE - Covid-19 : où en est l'épidémie dans votre département ?

Covid-19 : quels sont les départements où la situation est "très préoccupante" ?

Les patients hospitalisés pour Covid de plus en plus jeunes : comment l'expliquer ?

Lire et commenter