Régionales : la distribution de la propagande électorale est-elle entachée de "graves défaillances" ?

Régionales : la distribution de la propagande électorale est-elle entachée de "graves défaillances" ?

ELECTION - La France Insoumise déplore de multiples incidents liés à la distribution des professions de foi et de la propagande électorale. Une entreprise privée est notamment visée. LCI a enquêté.

"Le matériel électoral, dont la distribution a été confiée à un prestataire privé, n’arrive pas. Le gouvernement avait pris des engagements. On s’étonnera encore de l’abstention." Par ces mots, le député de la France Insoumise Adrien Quatennens a souhaité alerter sur des irrégularités constatées en marge de la campagne des élections régionales et départementales. Lors d'une conférence de presse, il a notamment évoqué "des centaines d’enveloppes contenant des professions de foi des candidats retrouvées à la poubelle, des plis envoyés sans bulletin de vote ou avec des listes manquantes"

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La candidate insoumise en Seine-Saint-Denis, Raquel Garrido, a même évoqué une abstention "organisée", laissant entendre que ces incidents n'étaient peut-être pas totalement liés au hasard. Si la Poste se charge d'envoyer une partie des plis, c'est aujourd'hui surtout une entreprise privée qui est visée : Adrexo. Spécialisée dans la distribution, elle a remporté des appels d'offres dans sept régions. Si sa responsabilité se voit en partie engagée, elle n'est sans doute pas la seule à incriminer.

Des incidents remontés dans de nombreuses régions

Pour appuyer son propos, la France Insoumise a partagé des photos d'enveloppes jetées dans des poubelles, laissées en tas dans des halls d'immeubles alors qu'elles sont censées être distribuées dans les boîtes aux lettres de tous les électeurs. Les clichés mettent surtout en avant deux cas de figure distincts. Le premier remonte à début juin en Mayenne, où une représentante LFI s'est vue signalé la présence d'enveloppe dans une benne à ordure. Des images relayées ensuite via les réseaux sociaux.

D'autres photos montrent quant à elles des plis jetés au pied d'une poubelle. Des courriers "contenant les professions de foi des candidats aux élections départementales et régionales des 20 et 27 juin prochains", relate France 3, qui ont "été découverts au pied d'une poubelle à Ronchin (Nord)". Si Adrien Quatennens a pris la parole pour dénoncer ces irrégularités, les médias ont relaté plusieurs incidents similaires au cours des dernières semaines. Des professions de foi "oubliées" en Ariège, des signalement du côté de Lille, mais aussi dans la Marne, à Épernay.

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LCI a contacté le sénateur LR Cédric Perrin, élu dans le Territoire de Belfort. Il rapporte qu'à la fin mai, des enveloppes contenant les professions de foi de son binôme pour les élections départementales ont été retrouvées sur le sol à proximité d'une forêt. Certaines avaient été brûlées. La préfecture estime que ce sont environ 350 plis électoraux qui ont été ainsi jetés dans la nature, parmi lesquels une cinquantaines auraient été détruits par le feu. "Chacun doit être traité de la même manière dans chaque territoire", estime le parlementaire. Pour lui, "le responsable, c'est l'État. Notre travail, c'est de transmettre les documents, et c'est à lui par la suite qu'il revient de l'acheminer". Lorsque Cédric Perrin a indiqué au préfet qu'il se réservait le droit d'engager des recours, il indique qu'on lui a "répondu que ces incidents n'avaient pas entraîné de rupture d'égalité d'un candidat à l'autre, car toute la propagande est incluse dans un même courrier. Si un tract est pas distribué, celui du concurrent non plus." Des arguments qui le laissent perplexe.

Le ministère entre relativisme et fermeté

Sollicité par LCI, le ministère de l'Intérieur en charge de ces questions a tenu à minimiser l'ampleur des irrégularités. "Il y a 47 millions d'électeurs en France et donc autant de plis à acheminer dans un laps de temps court. Il y a donc à chaque élection des anomalies qui, pour regrettables qu'elles soient, ne concernent en valeur absolue qu'un nombre restreint d'électeurs", nous a-t-on indiqué. Par ailleurs, lorsque des difficultés sont remontées, le ministère de l'Intérieur demande systématiquement aux entreprises qui assurent la distribution "des explications et des actions correctives", ajoute-t-on place Beauvau.

Dans le courant de l'après-midi, ce mercredi, le ministre Gérald Darmanin a néanmoins durci le ton. Devant les sénateurs, il a directement mis en cause la société Adrexo, responsable dans certaines communes d'avoir "mal distribué" la "propagande électorale". Des "dysfonctionnements" dont le gouvernement s'excuse, a-t-il poursuivi, notamment auprès des candidats concernés. Une situation suffisamment préoccupante pour que le ministre annonce une "remise en cause" des marchés publics remportés par l'entreprise pour la distributions des plis électoraux. Des discussions qui seront menées, pour des questions de timing, à l'issue des scrutins qui se préparent ces prochains jours. 

L'Assemblée des départements de France (ADF), dans un échange d'e-mails, souligne que "beaucoup de formations politiques ont constaté des erreurs dans la distribution des professions de foi". Il explique être en contact avec le ministère de l'Intérieur, qui "a souhaité que chaque problème puisse lui être remonté au Comité de suivi des élections – dans lequel l’ADF représente les départements – afin de voir quelle solution il pourrait être apporté". Toutefois, il a aussi précisé que "le remède est parfois pire que le mal", suggérant que "procéder à une seconde distribution engendre également des problèmes et des confusions"

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Mise en cause, l'entreprise Adrexo a réagi. Elle insiste sur le fait que l'on évoque ici des "volumes très importants, plus de 80 millions de plis distribués", et que cela induit "forcément des dysfonctionnements, volontaires ou non". Aujourd'hui, dans les zones où la société assure la distribution, les remontées feraient uniquement état de "quelques milliers de plis mal distribués ou concernés par des problèmes de distribution". Des anomalies qui ont fait l'objet de remontées, et pour lesquelles Adrexo assure effectuer des reprogrammations. Les plis déposés sur le sol par exemple, se voient récupérés puis distribués à nouveau afin d'être adressés à leurs destinataires. Lorsque des actes malveillants ont été avérés, comme pour les plis brûlés, la société a décidé de sanctions. Elle explique avoir initié "des actions pour comprendre les faits, avant de décider par la suite d'éventuelles mises à pied, de licenciements, voire de dépôt de plainte". Un cas de figure extrême, mais qui s'est nous dit-on "déjà produit dans le cadre de la campagne actuelle". 

"On parle de chiffres qui sont très faibles, mais cela ne veut pas dire que l'on sous-estime les enjeux. Un seul pli mal distribué, c'est inacceptable", indique une représentante de l'entreprise, ajoutant qu'il est toutefois indispensable de "remettre les choses en contexte".

Des failles dans la préparation

Face au ministère ou à Adrexo qui incitent à relativiser les anomalies signalées, Paul Vannier fait part d'un certain agacement. Tête de liste LFI dans le Val d'Oise, il juge ces discours "choquants", et pense "qu'ils cherchent à minimiser l'ampleur du problème et le sous-estiment". Avant que Gérald Darmanin ne prenne la parole, le sénateur LR Cédric Perrin indiquait quant à lui que le ministère était "très très très loin de la réalité"

Si les chiffres communiqués ne permettent pas de conclure à des dysfonctionnements d'une vaste ampleur, plusieurs témoignages font état de carences dans l'organisation de la distribution chez Adrexo, en particulier à cause d'un recours massif aux intérimaires. Si l'entreprise compte 17.000 salariés en CDI à temps partiel, le délégué syndical central de la Confédération autonome du travail (CAT) Philippe Viroulet assure que beaucoup ont refusé d'être mobilisés sur ces distributions de plis électoraux. Seule solution pour mener à bien la mission fixée dans les appels d'offres : avoir recours à l'intérim. Le représentant syndical note que sur les 20.000 personnes qui auraient été nécessaires, seules 6.500 ont rejoint les rangs d'Adrexo. Or, "il en faudrait au moins de double pour arriver à respecter les délais". Des recrues qui ne disposent pas d'une "formation suffisante", regrette-t-il, faute de temps essentiellement.

Philippe Viroulet rapporte que de nombreux intérimaires "arrivent, font une heure ou deux et arrêtent". Beaucoup, dit-il, "abandonnent, et cela se ressent forcément par la suite dans la qualité du travail". En toile de fond, il dépeint des conditions difficiles, de faibles rémunérations et une entreprise qui voit "près de la moitié de ses collaborateurs s'en aller chaque année". Moins critique, le délégué syndical central FO Régis Souaille-Jacques ne nie pas que l'on "voit quelques départements où il y a de gros problèmes", mais estime que la distribution "s'est passée relativement bien". À titre personnel, dans le département où il évolue et supervise près de 300.000 plis (dans les Hauts-de-France), il n'a rencontré "qu'un seul problème avec un intérimaire, sur les 30 qui étaient présents au total". 

Il serait selon lui abusif de faire porter à Adrexo toute la responsabilité des soucis rencontrés. En effet, il pointe du doigt le travail des "routeurs", effectué en amont. C'est à qu'eux qu'il incombe de mettre les documents dans les enveloppes, alors que le distributeur se charge lui uniquement d'acheminer le pli à l'adresse indiquée. "Le tri est mal fait", estime globalement Régis Souaille-Jacques. Une profession de foi manquante ? Un bulletin au nom d'une candidate d'un autre département ? Dans ces cas de figure, Adrexo n'est pas en cause, et ne dispose d'aucune marge de manœuvre. 

La crainte du second tour

Du côté de LFI et de son représentant  Paul Vannier, on estime que la question du cheminement des plis n'est pas la seule à poser problème. Il souligne des difficultés liées aux "affichages", aux impressions des matériels, et plus généralement une "somme de dysfonctionnements qui portent atteinte à la vie démocratique". Sénateur LR, Cédric Perrin s'est pour sa part ému que la distribution des plis ait débuté il y a près de trois semaines, avant même que ne débute officiellement la campagne. 

Surtout, dans les mots de plusieurs interlocuteurs, c'est la période de l'entre-deux tours qui est redoutée. "Il va falloir faire en deux jours  ce qu'on a péniblement fait en trois semaines au premier tour", glisse le représentant syndical CAT d'Adrexo Philippe Viroulet. "Sachant qu'on a déjà eu récemment une législative partielle où ça a été très tendu." L'acheminement des plis ne devrait être possible que très tardivement, leur réception par les distributeurs étant prévue le jeudi en fin de journée au plus tôt. Cela signifie qu'il est possible que des électeurs reçoivent les enveloppes dans leur boîte aux lettre uniquement le samedi. La date limite de fin de campagne électorale serait alors dépassée.

Le comité de suivi pour les élections départementales et régionales, au cours d'une récente réunion dont LCI s'est procuré le compte rendu, a alerté sur le calendrier "particulièrement contraint" qui va se présenter. Il anticipe des difficultés et incite tous les participants à remonter des informations. Il est également noté qu'une communication auprès des électeurs sera sans doute nécessaire afin d'inciter à consulter les boîtes aux lettres le samedi après-midi.

Pour l'heure, la direction d'Adrexo ne sont montre pas inquiète et soutien que l'entreprise est "organisée pour que la distribution puisse se dérouler dans de bonnes conditions". Un optimisme qui tranche avec les inquiétudes formulées par les représentants syndicaux. "Ce 2e tour, je n'arrive pas à l'appréhender pour le moment", confie Régis Souaille-Jacques pour FO. Tous prédisent en tout cas un pic d'activité majeur et des journées à rallonge, indispensable pour espérer livrer à temps les millions de plis réceptionnés. 

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