VRAI/FAUX Débat national : la démocratie athénienne, un modèle à suivre en 2019 ?

VRAI/FAUX Débat national : la démocratie athénienne, un modèle à suivre en 2019 ?
Politique
DONNER SA VOIX - La question de la démocratie, et la façon dont chacun l’exerce, est au coeur du Grand débat national actuellement en cours en France. Certains demandant notamment à ce qu’elle soit plus directe et inspirée directement du modèle athénien. Mais qu'en est il ? Pourrait-on s'inspirer de la démocratie athénienne, qui a forgé notre système actuel ? Nous avons posé la question à l'historienne Christel Müller.

Revendications en ligne, débats locaux, assemblées citoyennes, RIC…  Les propositions pour rendre la démocratie plus directe, ou du moins plus participative, sont nombreuses dans le cadre du Grand débat national. Et montrent un réel malaise de la représentativité. Nous avons donc voulu revenir aux racines de la démocratie : celle créée dans la Cité d’Athènes au Ve siècle avant JC. Le modèle athénien peut-il être une source d'inspiration pour la démocratie française de 2019 ? Dans les cortèges des Gilets jaunes, un slogan apparaissait de temps à autre sur les pancartes : "Demos + kratos = pouvoir au peuple". Les Athéniens avaient-ils pour autant donné le "pouvoir au peuple" ? Pas si simple. 


Christel Müller est historienne de la Grèce antique et spécialiste des questions de société et de politique. Professeure à l’Université Paris Nanterre, elle a décortiqué pour LCI quelques idées reçues sur la démocratie athénienne.   

Tous les habitants pouvaient être tirés au sort et participer à la vie politique

FAUX - Une bonne partie du peuple n’était pas concernée par la vie politique, explique Christel Müller. Les femmes, les esclaves, qui représentaient une part importante de la population, les étrangers et les plus jeunes, puisqu’on ne pouvait être tiré au sort qu’après trente ans. Il faut se rendre compte qu’à l’époque, cet âge correspondait à près de la moitié d’une vie. 


D’autre part, toutes les charges n’étaient pas tirées au sort. Les questions financières et militaires, par exemple, étaient laissées aux magistrats qui, eux, étaient élus [par l’Ecclésia, l’équivalent de l’Assemblée ndlr]. Certaines charges étaient même réservées aux plus riches : le collège des Archontes [dont le rôle est la justice et la religion ndlr.] n’était ouvert qu’aux deux classes les plus élevées jusqu’au milieu du Vème siècle. 

Le tirage au sort permettait plus de démocratie

VRAI ET FAUX - Aujourd’hui, on a l’impression que le tirage au sort a un lien intrinsèque avec la démocratie. Sauf qu’on oublie la prégnance du religieux à l’époque, explique Christel Müller. Le tirage au sort était considéré comme le choix des Dieux, qui étaient toujours présents, et non pas le fait du hasard. Dans l’Antiquité, ce système était même utilisé dans des régimes aristocratiques. C’était une constante dans ces sociétés. 

N’importe qui pouvait être tiré au sort et décider pour la Cité

FAUX. On ne mettait évidemment pas n’importe qui à charge, précise Christel Müller. Même si le tirage au sort était considéré comme le choix des Dieux, il se faisait à partir de listes de citoyens volontaires. Ce n’est pas comme le Jury citoyen que nous connaissons aujourd'hui, dont tout le monde peut faire partie. 


De plus, il y avait des filtres, aussi bien en amont qu’en aval. La Docimasie était un examen de moralité qui avait lieu avant d’entrer en charge. Le Tribunal du peuple [composé de 6000 citoyens tirés au sort ndlr] examinait le cas de chacun, en vérifiant s’il n’avait pas de dettes, s’il n’était pas un incapable, s’il avait fait son service militaire, etc. Et évidemment s’il n’avait pas été déchu de sa citoyenneté! Ensuite, les magistrats devaient rendre des comptes à la fin de leur mandat, qui durait un an, devant le même tribunal. Lors de l'Euthynai, ils devaient se justifier sur tous les fonds qui leur avaient été confiés. 

La démocratie directe était possible car les Athéniens n’étaient qu’entre 30.000 et 40.000

VRAI MAIS... Effectivement, nous constatons que ce principe de démocratie directe ne fonctionne que dans une société de face-à-face, dans laquelle la discussion est possible, explique Christel Müller. Cela ne signifie pas pour autant qu’une forme de système direct est impossible dans notre société. Mais elle s’appelle la démocratie participative. Les choix et les débats se font de façon locale ou ultra-locale, avec des personnes qui se réunissent pour discuter de sujets qui ont un impact sur leur quotidien. 

La démocratie directe fonctionnait car chaque citoyen pouvait s'exprimer de vive voix

VRAI MAIS... Le débat oral était absolument crucial à cette époque-là du fait de l’illettrisme. Il n’y avait pas d’autre façon de se prononcer que par la voix et la discussion, explique Christel Müller. Aujourd’hui, j’estime que la révolution numérique a fondamentalement changé la donne. La participation directe se fait tous les jours, et encore de façon anarchique, sur internet. Notamment par le biais de pétition en ligne. Chaque jour, on nous demande notre avis sur tout et n’importe quoi, ce qui ne se faisait pas il y a dix ans. Maintenant, la question est de savoir comment on relie cet espace virtuel au réel pour que ces requêtes aient un impact.

La politique n’était pas un métier

VRAI MAIS... Chacun avait son propre métier. Mais on sait que dans l’Athènes classique existaient des compensations, précise Christel Müller. Le Misthos était une indemnité journalière pour dédommager le citoyen qui ne pouvait pas être sur son lieu de travail. Ils n’étaient donc pas des professionnels de la politique puisque ce n’était pas un salaire. De plus, ce n’est pas parce que c'était une démocratie directe que tout le monde venait tout le temps. Lorsqu’il était impossible de se déplacer à cause de son travail, on déléguait. Il y avait déjà une idée de représentativité. 


Tout ça ne veut cependant pas dire qu’il n’y avait pas de bons orateurs. Naturellement, certains se dégageaient et prenaient spontanément plus de place dans le débat. 

La démocratie de l’époque n’est plus celle d’aujourd’hui

VRAI. Le mot démocratie aujourd’hui pose un problème en soi. Lorsque les régimes représentatifs ont été instaurés, on ne parlait que de système représentatif et non de démocratie. Car dans notre société occidentale, l'idée prévalente est celle de dire que le peuple est incapable de gouverner. Il y a une position très aristocratique. On pense que seuls les meilleurs peuvent faire de la politique. Mais, institutionnellement, le pouvoir vient quand même du peuple. L’élu représente ses électeurs et donc la totalité de la Nation. La fraction représente le tout. Sur le plan institutionnel, cette forme de démocratie fonctionne. Mais sur le plan social, pas forcément. Et c’est ce dont on est témoin aujourd’hui. 

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