48.000 morts sont-ils imputables chaque année à la pollution atmosphérique ?

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À LA LOUPE – Présentée comme la deuxième cause de mortalité évitable, la pollution atmosphérique fait une peu moins de 50.000 morts par an, selon Santé Publique France. Un chiffre aujourd'hui contesté, qualifiés par certains de "propagande". Cette estimation est-elle fiable ?

Coutumier des polémiques, le chirurgien et entrepreneur Laurent Alexandre est l'un des cofondateurs du site Doctissimo. Fervent défenseur du nucléaire, il est notamment parti en croisade ces derniers mois contre la militante écologiste suédoise Greta Thunberg.  Depuis quelques jours, il minimise les conséquences de la pollution de l'air. 

Cette pollution serait à ses yeux brandie par les militants écologistes pour mener une propagande politique. Dans une chronique publiée sur le site de L'Express, il a qualifié de "manipulation", les discours sur la pollution de l'air, et conteste fermement une étude réalisée en 2016 par Santé Publique France. Celle-ci évaluait à 48.000 le nombre de décès prématurés imputables chaque année à la pollution atmosphérique. 

"Plus de doute aujourd'hui" sur l'impact de la pollution

Pour étayer ses prises de position, Laurent Alexandre s'appuie sur les arguments de l'économiste de la santé Jean de Kervasdoué, qui signait une tribune sur Slate en 2016 pour dénoncer les "mensonges" de Santé Publique France. "La pollution atmosphérique ne cesse de diminuer dans les grandes villes d’Europe et les décès qui lui sont attribués ne cessent d’augmenter. Cherchez l’erreur !", lançait-il.

Pour lui, la méthodologie pour comptabiliser ces décès n'est pas adaptée. Il prétend également (en résumé) que les pathologies respiratoires analysées sont directement considérées comme une conséquence de la pollution aux particules fines, sans que soient prises en compte d'autres causes potentielles, en particulier le tabac.

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Directement mise en cause, Santé Publique France met en avant le sérieux de son étude, publiée il y a maintenant 3 ans. Membre de la Direction santé environnement et travail au sein de l'agence, Alain Le Tertre indique que des travaux sont menés sur ce sujet "au niveau international, dans des environnements variés, en Europe aux États-Unis, mais également en Chine. […] Il n'y a plus de doute aujourd'hui, toutes les études convergent et mettent en évidence l'effet nocif sur la santé de pollution de l'air."

Contrairement à ce qu'affirme Jean de Kervasdoué, il précise que "dans le cadre des études épidémiologiques, les autres facteurs de risque tels que la consommation de tabac sont pris en compte". Les experts qui planchent sur la surmortalité liée à la pollution "aboutissent à des résultats identiques, d'une grande consistance", insiste Alain Le Tertre, grâce notamment aux "cohortes de plusieurs dizaines de milliers de personnes suivies depuis 20 ans à 30 ans". 

Quid des méthodes de calcul ?

La méthode de calcul qui permet d'aboutir au chiffre de 48.000 victimes a elle aussi été critiquée. Pour la schématiser très grossièrement, elle consiste – entre autres – à comparer des populations exposées de manière prolongée aux particules fines à des populations dans des zones bien moins touchées par la pollution de l'air. La surmortalité observée dans les zones de forte exposition aux particules fines est alors estimée. 

Dans sa tribune, Jean de Kervasdoué plaidait plutôt pour "une estimation des effets pathogènes de la pollution atmosphérique […] maladie par maladie", afin de "distinguer un par un les effets de chaque polluant" et d'estimer par la suite "l’exposition des différents habitants à chacun de ces polluants afin de calculer le risque relatif d’une exposition donnée". Une méthode balayée du côté de Santé Publique France, qui souligne que cela reviendrait – en substance –, à tester sur l'Homme l'impact d'une série de substances et/ou particules nocives pour sa santé. C’est aussi oublier que la pollution de l’air recouvre des milliers de molécules, qu’il serait vain d’étudier une à une.

Si les spécialistes reconnaissent que les niveaux de pollution atmosphérique ont globalement baissé lors des dernières décennies, Alain Le Tertre souligne que "cela ne veut pas dire que son impact est moindre, notamment en raison de l'émergence de nouveaux polluants. On parle de filtres à particules pour les véhicules modernes, mais ils ne retiennent pas les particules ultra-fines, avec lesquelles nous n'avons pour l'instant pas assez de recul."

Derrière le discours militant de Laurent Alexandre et de ses soutiens, le spécialiste de Santé Publique France observe les contours d'une "forme de lobbying, d'une défense de certains intérêts économiques. Ce n'est pas surprenant, la lutte contre la pollution de l'air implique des changements dans les modes de vie qui ont un coût. Néanmoins, on peut penser que le coût serait assez marginal par rapport au gain final d'une telle lutte."

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