80km/h sur le réseau secondaire : la mesure a-t-elle fait ses preuves pour réduire la mortalité ?

Le gouvernement a décidé de ne pas revenir sur cette mesure à l'échelle nationale.
Population

DÉBAT - Alors que la Creuse se prépare à rétablir une vitesse de 90 km/h sur plus de 1.800 tronçons, cette mesure emblématique des 80 km/h voulue par Edouard Philippe peine à convaincre. Avec des débats enflammés autour des chiffres de la mortalité.

À la tête du Conseil départemental de la Creuse, Valérie Simonet s'est réjoui il y a quelques jours du retour annoncé des 90 km/h autorisés sur le réseau secondaire de son département. Une décision confortée par l'avis consultatif de la Commission départementale de la Sécurité routière, qui s'y est montrée favorable aux deux tiers. "Normalement, le 17 octobre, une fois les arrêtés signés et les panneaux installés, les usagers de la route pourront rouler à 90 km/h sur les départementales creusoises", a lancé la présidente du département.

Impopulaire auprès d'une partie de la population, cette mesure est défendue par le gouvernement, qui se félicite d'une réduction de la mortalité. Après deux ans d'expérimentation, les autorités et la Sécurité routière ont d'ailleurs indiqué cet été qu'elles ne souhaitaient pas revenir en arrière à l'échelle nationale. Des départements disposent néanmoins du pouvoir de repasser tout ou partie de leur réseau secondaire à 90 km/h, ce dont a profité la Creuse à la faveur de la loi Mobilité promulguée en 2019. Si les critiques ont fusé à l'encontre des 80 km/h chez de nombreux automobilistes, il apparaît aujourd'hui que le bilan en matière de mortalité s'avère, lui aussi, plus que contrasté.  

Une guerre des chiffres

Evaluer en quelques mots l'efficacité de cette mesure apparaît rapidement comme très délicat. En cause ? Les chiffres avancés par la Sécurité routière et la méthodologie retenue pour les comptabiliser. Le seul constat aisé est le suivant : l'objectif affiché par le gouvernement au moment de la promulgation des 80 km/h est loin d'avoir été atteint. Alors Premier ministre, Edouard Philippe tablait en effet sur une 300 à 400 décès évités chaque année. Un résultat qu'aucun organisme n'a observé.

Missionné par l'Etat pour dresser un bilan de cette expérimentation, le Centre d'études et d'expertise sur les risques, l'environnement, la mobilité et l'aménagement (Cerema) a conclu en juillet que "pour les 18 mois après la mise en œuvre de la mesure, où les données sont définitives, une baisse de 331 tués sur le réseau considéré est constatée par rapport à la période de référence 2013-2017. En tenant compte des mois de janvier et février 2020, où les données sont estimées, la baisse du nombre de tués s’élève à 349 sur 20 mois." Assez loin, donc, des objectifs gouvernementaux, même si la majorité estime que ces morts "économisés" suffisent largement à légitimer la mesure.

Lire aussi

Opposées dès l'origine aux 80 km/h, des associations ont contesté ces dernières années la communication de la Sécurité routière et les arguments en faveur de la mesure. Une des plus virulentes d'entre elles, 40 millions d'automobilistes, s'est ainsi élevé contre le bilan affiché en matière de mortalité et a pris l’initiative de constituer un Comité indépendant d’évaluation. Son travail, réalisé "à titre gracieux, sans aucune rémunération directe ou indirecte", a esquissé "des évaluations ex ante, qui suggéraient un nombre de vies sauvées trois ou quatre fois moindre que l’estimation officielle, et des coûts de temps perdu très élevés".

L'association a mis en avant le fait que pour réaliser une analyse pertinente et juste de la mortalité, il était essentiel d'établir "une base de calcul rigoureuse, qui ne retienne que les routes à deux voies sans séparateur central frappées du 80 km/h". Or, comme le mentionne Le Point "ce réseau n'apparaît pas en tant que tel dans les chiffres officiels divulgués par la Direction de la Sécurité routière (DSR)". Il a ainsi fallu se contenter d'une analyse des voies "hors agglomération et hors autoroutes", sans toutefois avoir la possibilité d'en extraire les tronçons à 70, 90 ou 110 km/h. 

Ce biais méthodologique est pointé du doigt par l'association, qui regrette que "le système français de données et d’analyses de l’insécurité routière laisse à désirer". Les données disponibles "sont précieuses, mais lacunaires", et "les baromètres mensuels ne distinguent pas entre les différents types de routes", ni ne permettent "de constater l’évolution semestrielle des accidents sur les routes départementales hors agglomération hors autoroutes". 40 millions d'automobilistes déplore une "analyse de ces données entièrement monopolisée par l’État" et pointe "là une caractéristique française"

D'autres conséquences observées

La réduction de la mortalité constituait bien évidemment l'enjeu majeur de la réforme des 80 km/h, mais l'impact de cette mesure dans d'autres domaines a également été étudié. C'est notamment le cas en matière de pollution : le Cerema a souligné que "concernant les effets environnementaux, les analyses ont montré que la mesure entraînait une légère diminution des principaux polluants atmosphériques et des nuisances sonores, bien que cette dernière ne soit pas perceptible par l’oreille humaine. Les résultats obtenus, bien que modestes, sont conformes à la littérature antérieure sur le sujet."

Une analyse socio-économique a quant à elle estimé "un gain de 700 millions d’euros sur une année, en comparant 2017 et

2019". Selon le rapport du Cerema, "les bénéfices sociétaux résident principalement dans les gains d’accidentalité (1,2 milliards €). Ils sont en cohérence avec l’effet attendu de la mesure. Le principal coût social de la mesure est lié aux pertes de temps de parcours (entre 720 et 920 millions €). Il est largement compensé par la réduction de l’accidentalité, à laquelle s’ajoutent les bénéfices liés à la moindre consommation de carburants et à la baisse des émissions de CO2."

Potentiellement coûteux, l'allongement des temps de parcours a lui aussi fait l'objet d'un focus. Il a été évalué à "1 seconde par kilomètre [...] par analyse comparée d’un historique de données de véhicules flottants sur trois mois en 2017 et en

2019." Il s'agit, pour "des trajets de 50 kilomètres", d'une perte "de 50 secondes en semaine".

En résumé, il apparaît très compliqué de pouvoir définir avec précision le bilan humain de cette mesure, la faute à un manque de données significatives pour en réaliser l'évaluation. Néanmoins, il est possible d'observer que les objectifs annoncés par le gouvernement (300 à 400 morts évités par an), n'ont pas été atteints. Des résultats en dessous des attentes qui n'ont pas échaudé l'exécutif, bien décidé à voir cette mesure expérimentale perdurer dans le temps.  

Toute l'info sur

L'info passée au crible

Vous souhaitez réagir à cet article, nous poser des questions ou nous soumettre une information qui ne vous paraît pas fiable ? N'hésitez pas à nous écrire à l'adresse lesverificateurs@tf1.fr

Sur le même sujet

Les articles les plus lus

EN DIRECT - Covid-19 : aux Etats-Unis, record de contaminations à quatre jours de la Présidentielle

L’ŒIL DE LAURENCE HAÏM - "Il se passe quelque chose au Texas"

CARTE - Reconfinement : regardez jusqu’où vous pouvez sortir autour de chez vous

EN DIRECT - Attentat de Nice : une troisième personne en garde à vue

Olivier Véran a-t-il affirmé que "c’est le confinement qui provoque la circulation du virus" ?

Lire et commenter

Alertes

Recevez les alertes infos pour les sujets qui vous intéressent