Affaire des interprètes afghans de l'armée française : "Le ministère des Armées a voulu communiquer pour noyer le poisson"

Affaire des interprètes afghans de l'armée française : "Le ministère des Armées a voulu communiquer pour noyer le poisson"
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ENQUÊTE - Ils ont officié aux côtés de l'armée française au cours de la campagne d'Afghanistan et pourtant, la France rechigne à leur accorder des visas alors qu'ils sont menacés de mort dans leur pays. Eux, ce sont les anciens interprètes de l'armée française, sujets d'un livre sorti cette semaine. On a rencontré Quentin Muller, co-auteur de "Tarjuman, une trahison française".

Durant des années, ils ont œuvré aux côtés de l'armée française en Afghanistan, portant parfois les armes face aux Talibans. En première ligne dans ce conflit, les anciens interprètes afghans de l'armée française sont désormais menacés de mort dans leur pays et considérés comme des traîtres. Après trois vagues de relocalisation, certains d'entre eux ont pu obtenir des visas, d'autres ont pris la route de l'exil et parfois, vivent sans papier, en France sous la menace d'une expulsion. 


Condamné à plusieurs reprises dans cette affaire, l'Etat Français rechigne à se pencher sur le dossier, qui n'est pas une priorité pour les ministères concernés, le Quai d'Orsay, l'Intérieur et les Armées. Lors de sa campagne électorale en 2017, Emmanuel Macron s'était engagé à ne pas reproduire l'histoire des harkis avec ces hommes afghans. Pourtant, l'Etat continue de brandir l'argument de la "sécurité intérieure" pour refuser certains visas, trie de façon "opaque et arbitraire" les dossiers de ces hommes et semble fixer des quotas d'accueil.


Deux journalistes, Quentin Muller et Brice Andlauer, se sont penchés sur ce dossier pour en écrire un livre, "Tarjuman, une trahison française", qui signifie interprète en langue dari. Un livre-enquête qui révèle la façon dont la France a géré ce dossier, de réunions interministérielles à Paris aux confins des vallées afghanes. 

LCI - Qu'est-ce qui a été l'élément déclencheur de cette enquête ?



Quentin Muller - Je suis tombé sur une photo d’interprètes qui manifestaient devant l’ambassade de France à Kaboul en 2017, sur Twitter. Elle était titrée "Les interprètes afghans abandonnés par l’armée française". Je me suis demandé comment il était possible que la France reproduise ce qu’il s’était passé, avec les harkis. 


J'ai été séduit par le sujet et j'ai contacté Caroline Decroix, vice-présidente de l'association des interprètes afghans de l'armée française. J'ai tout de suite senti que c'était une histoire symbolique. J’ai enchaîné les entretiens avec des interprètes, en Allemagne, en Afghanistan, en France, j’ai eu pleins de cas différents, j'ai écrit des papiers sur le sujet pour différents médias. En voyant mes papiers se perdre dans l'actualité, je me suis dit qu'il fallait en faire un livre. 

LCI - A quels obstacles vous êtes-vous heurtés ?


On s‘est heurté à des obstacles assez classiques : les ministères se renvoyaient la balle en disant qu’ils ne géraient plus l'affaire, par exemple. Beaucoup de langue de bois de la part de certains politiques qui nous parlaient et estimaient avoir fait du super boulot. Certains hommes politiques ont refusé de nous parler, alors on a tenté de les approcher différemment. On a jamais eu la moindre réponse, ils ne voulaient pas en parler. Peu de gens souhaitent en parler, finalement. Et puis certains n'étaient même pas au courant de cette affaire. Il y a beaucoup d'indifférence et d'ignorance sur ce sujet. Finalement, on a réussi à avoir des infos de la part de gens révoltés pour ces hommes. 


LCI - Dans votre livre, vous évoquez le silence du Ministère de la Défense dans cette affaire 


Au sein de l’armée, il y a eu des cas isolés de militaires qui se sont mobilisés pour leurs interprètes, pour les aider à leur niveau. C'est rare car cela peut-être vu comme une insubordination, du point de vue de la hiérarchie. Ils sont peu à avoir gardé le contact avec eux. A l'époque, entre 2001 et 2014, Facebook n'était pas aussi développé, les applications comme Whatsapp non plus ... C’était plus compliqué. 

LCI - Dans une interview au Monde, publié ce mercredi, une source du Ministère des Armées défend le travail effectué par le Ministère, explique qu'il est "très compliqué d’entrer en contact avec les anciens personnels civils"  tout en reconnaissant des "lenteurs et des complications administratives". Qu'en penser ?


Que c'est une immense mascarade. Ces éléments ont été donnés par quelqu’un qui ne connait pas le dossier. Ils ont communiqué sur ces éléments certainement après avoir vu les publications dans la presse et suite aux deux défaites devant le Conseil d'Etat. Ils ont voulu communiquer pour noyer le poisson à travers une communication qui n’a pas bougé et qui continue d’insuffler le doute sur "la sécurité intérieure". Ils expliquent que certains ne se sont pas rendus à la convocation à Islamabad, en réalité, si certains ne s'y sont pas présentés, c'est qu'ils n'en avaient pas les moyens. 


Ils annoncent la création d'une boite mail, dédiée aux interprètes. Cette boîte mail est une demande qui date de 2017 et qui a été formulée par Caroline Decroix, après l'attaque de l'un des interprètes. Elle avait demandé au Ministère de la Défense de créer une boite mail permanente pour que les interprètes puissent déposer leurs demandes et qu'ils puissent expliquer pourquoi ils étaient en danger. Sauf que cette boite mail n'avait pas été créée car selon le ministère, il y avait des "impossibilités techniques". Si cela se fait, ce sera la première fois que les armées communiqueront en direct avec les interprètes. Un mail qui, il faut le souligner, s'ouvre après le troisième processus de relocalisation qui s'est achevé en décembre dernier... 

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