Affaire Matzneff : ces associations et personnalités qui ont lancé l’alerte sans être entendues

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L’affaire Gabriel Matzneff, écrivain accusé de pédocriminalité

POLÉMIQUE - Si l'affaire Matzneff fait couler beaucoup d'encre et parler de nombreuses personnalités depuis plusieurs semaines, certains précurseurs avaient tenté d'avertir, il y a plusieurs années, sur la gravité des actes pédocriminels de l'écrivain.

En 2020, Matzneff est devenu "une affaire". La sortie du livre de Vanessa Springora, "Le consentement", a fait l'effet d'une bombe. L'écrivain est reconnu comme un pédocriminel après des années d'impunité. Pire, des années de reconnaissance pour son oeuvre littéraire, où il racontait pourtant en détail ses relations avec des mineurs. Mais à contre-courant de l’admiration généralisée pour l’écrivain, certains avaient tenté d’avertir sur la nocivité de l’homme. 

Non, ce n'était pas "une question d'époque"

"Je ne veux pas me faire passer pour un héros", nous prévient Christian Lehmann. "D’autres ont pris plus de risques que moi, à l’image de Denise Bombardier qui s'est publiquement impliquée. Moi je n’avais pas assez d’influence pour faire changer les choses, mais j’ai fait tout ce que je pouvais de mon côté pour ne pas être un facilitateur, pour ne pas faire comme si c’était normal. Donc non, ce n'était pas une question d'époque, comme ses acolytes aiment le dire". Christian Lehmann, médecin généraliste et auteur de roman, croise le chemin de Gabriel Matzneff en 1988. Alors que le premier vient de connaître son premier succès littéraire, le second est déjà un écrivain très coté. Ils sont tous deux chroniqueurs dans le prestigieux hebdomadaire Impact médecin. "Je me suis naturellement renseigné sur ce qu’écrivaient mes collègues et j’ai découvert l’oeuvre de Matzneff. Je suis allé de stupéfaction en dégoût, j’ai lu des séquences qui m’ont fait gerber", raconte-t-il à LCI.

Ni une ni deux, Christian Lehmann écrit un texte "un peu cinglant" à la rédaction du magazine pour dénoncer leur coopération avec un tel personnage. "Ils n’ont rien trouvé de mieux à faire que de l’envoyer au principal intéressé", regrette-t-il, et ont continué de travailler avec Gabriel Matzneff. Un mois plus tard, les deux écrivains se retrouvent assis côte à côte à un dîner mondain. "Il était accompagné d’une très jeune fille, la situation était tout à fait malaisante. A la fin du repas, il a fait référence à ma lettre le concernant, m’a assuré qu’il ne comprenait pas ma défiance et m’a proposé un déjeuner", se souvient Christian Lehmann. "Il a essayé de m’embobiner comme un gourou, genre ‘viens dans ma toile d’araignée avec les autres’. J’ai refusé. Depuis ce jour, il constitue ma représentation du mal". Alors il garde un œil sur lui, ses écrits et ses prises de parole. "Je n’ai pas passé 30 ans à le traquer ou le dénoncer, j'ai une vie ! Mais j'ai essayé d’ouvrir les yeux des personnes qui ne voyait que l’écrivain à succès et pas la monstruosité de ses actes. Ce mec, c'est un cas clinique de pervers narcissique".

J’ai fait tout ce que je pouvais pour ne pas être un facilitateur, pour ne pas faire comme si c’était normal- Christian Lehmann, médecin généraliste et écrivain

A chaque publication de Gabriel Matzneff, il retourne voir le rédacteur en chef de leur magazine pour lui demander s’il cautionne réellement ses récits. "Quand il a sorti 'Mes amours décomposés' - où il détaille son goût pour le tourisme sexuel - je leur ai rappelé qu'en donnant de l’argent à ce type chaque mois, ça lui permettait de se payer l’avion pour aller là-bas. Je les ai tellement tanné, j’espère que cela a joué, même si je n’ai jamais su quelle était la réelle raison de sa fin de contrat", continue Christian Lehmann. Dix ans après sa ”rencontre” avec Matzneff, toujours hanté par l’écrivain mais n'ayant "pas moyen de faire grand chose", il décide de "le foutre dans un livre". Dans "La nature du mal", publié en 1998, il dépeint un écrivain français très connu, proche du président de la République, qui fait du tourisme sexuel pédophile. "Je ne pouvais évidemment pas le nommer, mais j’ai tout fait pour qu’on sache que c’était lui".

Lettre ouverte sans réponse et plainte non constituable

Bien qu'étant un petit succès, le livre de Christian Lehmann ne change absolument pas la donne concernant Gabriel Matzneff, qui voit sa carrière prospérer. Preuve en est : il reçoit en 2013 le prix Renaudot de l'essai. Si l'élite intellectuelle continue de l'aduler, les acteurs associatifs de la protection de l'enfance s'insurgent. Derrière "Innocence en danger", plusieurs collectifs et associations se mobilisent pour signer une lettre ouverte adressée au Président de la République, François Hollande. Dans cette lettre, les associations s’émeuvent de l'impunité dont jouit Gabriel Matzneff malgré ses récits explicites.

"Comment la France pourra-t-elle justifier, ayant signé des traités et conventions visant à protéger les droits des enfants, d'avoir dans le même temps laissée impunie l'apologie du tourisme pédocriminel ?", questionnent-ils dès la première ligne. "Nous vous demandons, Monsieur le Président de la République, de ne pas permettre que la France passe, aux yeux de tous, pour un pays qui, sans réagir, laisserait prôner le viol des enfants". La réponse obtenue du cabinet de l'Elysée ? Cela n'est pas du ressort du Président.

"On est intervenu de toutes les façons possibles, on a tout essayé", raconte à LCI Josette Mondino, à l'époque Présidente de la Ligue française des Droits de l'enfant (LFDDE). "On a écrit au Président mais on a aussi avertit tous les députés, et tous les sénateurs, aucun retour de leur part ! On a aussi tenté de porter plainte et se porter partie civile", relate-t-elle, documents à l'appui. Ils visent d'abord Matzneff, mais puisqu'on leur rétorque que les faits sont prescrits, qu'ils n'ont pas de preuves, ils décident de s'attaquer plutôt au Jury du Renaudot et aux journaux faisant l'éloge de l'écrivain pour "apologie des crimes" qu'il a commis. Ils ne visent alors pas Matzneff, "mais on nous a rétorqué que c'était prescrit, qu'on avait pas les preuves, qu'en partant sur une procédure pénale, on allait se planter... On a même pas pu la constituer." Après des mois à tenter d'alerter l'opinion publique, la LFDDE et les autres associations abdiquent. "On a été obligés de s'arrêter sur cette situation là, on ne voyait plus comment interpeller, on était seulement consternés de voir que seuls les gens comme nous puissent trouver ça anormal".

Et maintenant ?

Il aura fallu presque cinq ans de plus pour que l'opinion générale rejoigne ces quelques précurseurs. Les réseaux sociaux, et principalement Twitter, ont particulièrement aidé à faire pencher la balance pour faire connaître Gabriel Matzneff comme un pédocriminel et non seulement comme une plume. En 2018, Christian Lehmann consacrait déjà un long thread au récit qu'il fait plus haut. En 2020, à la sortie du livre de Vanessa Springora, son témoignage connait un nouvel engouement et lui, un grand soulagement. "Quand j'ai appris qu'elle allait témoigner, je me suis dit : enfin ! Cela fait 30 ans que j'attendais ça".

Josette Mondino ne cache pas sa joie non plus. "On est ravis de voir que cela éclate enfin, qu'on est plus seuls à trouver cela inacceptable. On est toujours concernés et attentifs à ce qui peut évoluer et tout a fait prêt à se remettre au combat pour condamner la pédophilie et ceux qui l'encensent. Nous allons de nouveau nous rassembler entre associations et voir ce qui peut être fait aujourd'hui".

Christian Lehmann, de son côté, ne tient particulièrement à se mettre en avant. "Moi j'ai juste raconté une histoire d'un mec qui me révulse, la parole qui compte, c'est celle des victimes. Même si c'est jouissif de voir les soutiens de Matzneff ramer comme jamais pour s'en sortir, pour justifier comment ils ont soutenu et applaudi un mec pareil".

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