Affaire Matzneff : cinq questions pour comprendre la polémique

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L’affaire Gabriel Matzneff, écrivain accusé de pédocriminalité

LIVRES - La sortie du "Consentement" de Vanessa Springora met un coup de projecteur sur la notion de consentement sexuel chez les adolescents et rappelle que la pédophilie était valorisée dans le milieu littéraire, il y a encore quelques années. Elle relance également le débat entre défenseurs de l'écrivain Gabriel Matzneff - qui dénoncent un procès fait à une époque révolue - et défenseurs des mineurs victimes d'abus de pouvoir.

La sortie jeudi prochain du livre "Le consentement", témoignage de l'éditrice Vanessa Springora, secoue le milieu littéraire. Elle relate dans ce livre sa relation, sous emprise psychologique, avec un écrivain célèbre appelé "G" ou "G.M" tout au long du récit. Nombreux sont ceux qui ont reconnu Gabriel Matzneff derrière les initiales.

C'était au milieu des années 1980, elle n'avait que 14 ans, l'auteur était déjà presque quinquagénaire et multipliait les relations avec de jeunes filles et jeunes garçons, parfois dans le cadre de tourisme sexuel en Asie. Trente ans après les faits, alors que la parole sur les violences sexistes et sexuelles se libère, l'auteur, accusé de pédocriminalité, est mis en cause. 

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Qui est Gabriel Matzneff ?

Gabriel Matzneff est un écrivain français de 83 ans, né à Neuilly-sur-Seine le 12 août 1936, connu pour ses penchants pédophiles dont il a fait sa principale inspiration littéraire. En 1975, il publie notamment un essai intitulé Les Moins de seize ans, dans lequel il expose son goût pour les "jeunes personnes", soit les mineurs des deux sexes. Il y écrit être "captivé" par "l'extrême jeunesse, celle qui s'étend de la dixième à la seizième année et qui me semble être — bien plus que ce que l'on entend d'ordinaire par cette formule — le véritable troisième sexe."

Dans ce même essai, Gabriel Matzneff revendique pour lui-même la qualification de "pédéraste", soit un "amant des enfants" , il écrivait aussi que "les deux êtres les plus sensuels que j'aie connus de ma vie sont un garçon de douze ans et une fille de quinze". Il dénonce par ailleurs que la société occidentale moderne "rejette le pédéraste dans le non-être, royaume des ombres".

L'écrivain a publié huit romans, deux recueils de poèmes, quatre récits, treize essais et douze tomes de son journal intime, soit une quarantaine d'ouvrages. Tous ses récits décrivent comment il pratiquait des rapports sexuels avec des enfants. De 6 à 12 ans pour les garçons, à peine plus âgé pour les filles. Malgré tous ses écrits, détaillés, explicites, Gabriel Matzneff n’a jamais été inquiété par la justice.

Pourquoi parle-t-on de lui maintenant ?

Vanessa Springora, à la tête des éditions Julliard, publie le 2 janvier un livre autobiographique intitulé Le Consentement (chez Grasset). Elle y relate en détail comment Gabriel Matzneff, quinquagénaire à l’époque, l’a séduite et manipulée alors qu’elle n’avait pas 14 ans. Vanessa Springora, qui dit avoir mis des années à se reconstruire après cette “relation” partagée avec l’écrivain, livre sa version de l’histoire trente ans après les faits. C’est l'imminente publication de ce récit qui a mis en lumière les agissements passés de Gabriel Matzneff, bien qu’il ne s’en soit jamais caché. Il a lui même raconté son histoire avec l’adolescente Vanessa dans un volume de son journal intime paru en 1993, dans une version plus romanesque, omettant les stratégies de manipulation dévastatrices mises en place pour maintenir la jeune fille sous son emprise, décrites aujourd'hui dans le témoignage de l’auteure.

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Pourquoi n’a-t’il jamais été inquiété auparavant ?

"Dans les années 70 et 80, la littérature passait avant la morale; aujourd'hui, la morale passe avant la littérature", résume Bernard Pivot, en guise de justification face à sa complaisance dans l'émission Apostrophes qu'il animait le 2 mars 1990, et dont les extraits font le tour des réseaux sociaux depuis plusieurs jours. Si les jeunes générations découvrent avec indignation les écrits et déclarations pédophiles sans gêne de Gabriel Matzneff, pendant de longues années, l'écrivain a connu le succès et a été loué par ses pairs et une grande majorité de l'élite française, jusqu'à François Mitterrand. Cette renommée a couvert la gravité de ses agissements, comme l'explique le témoignage de Vanessa Springora. L'auteure se souvient notamment que la Brigade de protection des mineurs a laissé quatre fois repartir Gabriel Matzneff après leurs convocations, lui présentant presque des excuses pour ces dérangements.

Mais Gabriel Matzneff n'est malheureusement pas le seul à avoir vanté la pédophilie dans les médias. Le sociologue Pierre Verdrager, auteur du livre L'enfant interdit : comment la pédophilie est devenue scandaleuse, revient pour Radio Canada sur l'évolution du regard français sur les pédocriminels. Il explique notamment que les années 70 et 80 ont vu naître un mouvement d'intellectuels français "qui visait à considérer que les rapports entre adultes et enfants mineurs étaient possibles, même souhaitables" et ont largement tenté de "valoriser la pédophilie", bien heureusement en vain. Selon lui, Matzneff faisait alors partie "d'un ensemble plus large d'auteurs" dont les publications et pétitions demandaient régulièrement à "modifier le code pénal pour réviser à la baisse les seuils d'age de la légalité des relations sexuelles", en le justifiant "par des raisons psychanalytiques, historiques et scientifiques".

Ces considérations, aujourd'hui unanimement repoussées, ont pu fleurir dans les journaux sous prétexte de liberté d'expression "post-68", où le slogan "il est interdit d'interdire" était un peu trop pris au pied de la lettre, comme l'explique très bien cet article du Monde, publié en 2001. Une époque heureusement révolue, comme le montre l'implication récente du ministre de la Culture Franck Riester. Dans un tweet publié samedi 28 décembre, il affirme ainsi être prêt à "prendre ses responsabilités" pour couper les allocations du CNL réservées aux écrivains à Gabriel Matzneff, arguant que "l'aura littéraire n'est pas une garantie d'impunité".

Qui est Denise Bombardier ?

Romancière québécoise, Denise Bombardier a été la seule à déclarer haut et fort son indignation et son dégoût pour Gabriel Matzneff. Dans cette même émission Apostrophes du 2 mars 1990 mentionnée plus haut, elle déclare devant l'intéressé : "Je crois que je vis actuellement sur une autre planète (...), moi monsieur Matzneff me semble pitoyable. Dans ce pays la littérature sert d’alibi à ce genre de confidences. Il nous raconte qu'il sodomise des petites filles de 14 ans, 15 ans. (...) On sait que les vieux messieurs attirent les enfants avec des bonbons ; monsieur Matzneff les attire avec sa réputation".

Son intervention ce jour-là lui a valu selon elle d'être exclue du monde littéraire durant trente ans, en plus d'être traitée de tous les noms. Suite à la publication du livre de Vanessa Springora, l'écrivaine s'est exprimée dans plusieurs médias canadiens et français. "J’ai été traitée de mal baisée partout. On m’a dit de retourner à ma banquise", dit-elle dans une interview accordée au Devoir, précisant qu'elle n'avait plus jamais eu droit à des critiques dans Le Monde depuis. Pour elle, c'était l'exemple dramatique du "silence des adultes, de la confrérie. De ceux qui se sont mis à tenir un discours contre celle par qui le scandale est arrivé : moi. En me traînant dans la boue comme si j’étais une bornée, une moralisatrice". Alors qu'elle le souligne, "tout le monde le savait. Dans ses livres, c’était écrit. Il y racontait comment il sodomisait les enfants."

Malgré les conséquences, Denise Bombardier estime néanmoins que cette intervention "fut l'une des rares où, dans ma vie, j'ai fait œuvre utile". Vanessa Springora lui a d'ailleurs confié que ces mots lui avait donné le courage d'écrire son témoignage. Depuis, de nombreuses voix s'élèvent pour condamner l'écrivain.

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Qui soutient encore l’écrivain ?

Parmi ses admirateurs, peu se sont exprimés depuis l’éclatement de la polémique. Ces derniers jours, deux personnalités notoires du monde littéraire ont néanmoins réaffirmé leur soutien à Gabriel Matzneff. Interrogé dans un article paru lundi 23 décembre dans Le Monde, l’écrivain Frédéric Beigbeder, après avoir dit qu'il était "devenu indéfendable", a tenu à dire que Matzneff demeurait son "ami et le restera quoi qu’il advienne". Quant à l’ancienne directrice des pages littéraires du quotidien du soir, Josyane Savigneau, elle a soutenu Matzneff dans un tweet envers Denise Bombardier, expliquant qu'elle ne "change pas d'avis sur Matzneff parce que la chasse aux sorcières a commencé". 

Et le principal accusé ? Dans un message à L’Obs - seul média auquel Gabriel Matzneff a répondu - il fait part ce jeudi 26 décembre de sa "tristesse” au sujet d’un "ouvrage hostile, méchant, dénigrant, destiné à [lui] nuire".

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