Les clés pour comprendre l'affaire des interprètes afghans de l'armée française

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AFFAIRE - L'affaire revient sur le devant de l'actualité à la faveur de la sortie d'un livre, "Tarjuman" et d'une décision du Conseil d'Etat qui pourrait faire jurisprudence. On vous explique l'affaire des interprètes afghans de l'armée française.

Et si les lignes bougeaient enfin pour ces près de 800 hommes, afghans, qui ont œuvré aux côtés des forces françaises durant la campagne d'Afghanistan entre 2001 et 2014 ? Aujourd'hui, si certains d'entre eux ont pu gagner la France avec des visas, des centaine d'autres sont livrés à eux-mêmes, dans un pays instable où leurs vies sont désormais menacées. 

Un livre-enquête sort ce mercredi, chez Bayard Editions : "Tarjuman". Il met en lumière le sort réservé à ces hommes par un Etat Français qui ne cesse de se refiler le dossier de ministères en ministères, a été condamné à plusieurs reprises . 

De quoi parle-t-on ?

Entre 2001 et 2014, la France a envoyé ses troupes en Afghanistan pour combattre les talibans. Sur place, les forces armées ont engagés des hommes, des PCRL, personnels civils de recrutements locaux. Anglophones ou francophones, ces derniers œuvraient aux côtés des soldats dans les villages. Ils étaient parfois chauffeurs, manutentionnaires et interprètes. Parfois même, on leur confiait des armes. 

Lors du retrait de la France en 2014, ces hommes se sont retrouvés laissés pour compte avec leurs familles. Une petite centaine des 800 hommes engagés a pu obtenir des visas. D'autres ont pris la route de l'exil, comme des millions de réfugiés, pour fuir. Ceux qui sont restés sur place en attendant un geste de la France sont, depuis le retrait des français, menacés de mort et accusés d'avoir trahi leur pays, parfois obligés de déménager et de se déplacer le visage caché. 

Au terme de trois "processus de relocalisation" destinés à leur délivrer des visas, la France a opéré une sélection qualifiée d'opaque et drastique, dans le secret le plus total. Certains n'étaient d'ailleurs même pas au courant que la France engageait ces processus. 

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Comment l'Etat gère-t-il l'affaire ?

Avec peu d'enthousiasme, à en croire Quentin Muller et Brice Andlauer, co-auteurs du livre "Tarjuman". Les deux journalistes mettent en lumière la façon dont cette affaire est gérée au plus haut sommet de l'Etat où chacun des ministères concernés - Armées, Affaires étrangères et Intérieur - se renvoient la balle. "Laxisme", "mauvaise volonté", "pas sur le haut de la pile", "procrastination incontestable"... Tels sont les mots utilisés de l'ancien directeur du cabinet civil et militaire de Jean-Yves Le Drian, lorsqu'il était ministre de la Défense, à l'époque des premières vagues de relocalisation. 

Beauvau, qui fixe les quotas, met en garde contre les "familles nombreuses" et "polygames", brandissant l'argument de la "sécurité nationale". Après de nombreuses actions en justice, le juge administratif a condamné à la France à de multiples reprises, mais ses décisions sont restées lettre morte durant des mois. 

En février 2017, en pleine campagne présidentielle, Emmanuel Macron avait publiquement reconnu que la France les avait laissé tomber. Il les comparait alors aux harkis de la guerre d’Algérie, qualifiant l’attitude française de "trahison". Depuis ? Il a été élu et un troisième processus de relocalisation a été lancé entre novembre et décembre 2018. 

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Le processus de relocalisation, un fiasco ?

La première première campagne de rapatriement a eu lieu en 2012. Elle a permis de débloquer près de 70 visas. La deuxième campagne, en 2015, a délivré quant à elle une centaine de visas. Sous la pression, Emmanuel Macron, élu président de la République a donc ordonné un troisième processus de relocalisation pour "raisons humanitaires". En d'autres termes : un réexamen des dossiers refusés lors de la précédente campagne de 2015. 

Comment s'est opérée la sélection ? Le mystère est total. Certains ont pu obtenir des visas quand d'autres ont été été refusés pour d'obscures raisons. Ce fut le cas de Qader Daoudzai, cet interprète tué dans un attentat dans un bureau de vote à Kaboul, en octobre dernier. Devant le Sénat, Jean-Yves Le Drian a justifié ce refus de visa par "des raisons de sécurité nationale". Un argument qui questionne quand on sait que ces hommes étaient autorisés à pénétrer dans des lieux où évoluaient des soldats français à l'époque et dans l'ambassade française de Kaboul pour des entretiens en vue d'obtenir des visas. 

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Quelles suites ?

Le processus de relocalisation lancé en fin d'année dernière a permis de délivrer une petite cinquantaine de visas sur 180 demandes. Mais une récente décision de justice pourrait être la première étape vers un statut spécifique de ces PCRL et l'assurance pour eux d'être mieux protégés par l'Etat Français. Une décision du Conseil d'Etat datant du 1er février qui permet désormais leur protection dès lors qu'une menace pèse sur eux, quel que soit le terrain de guerre.

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