"C'est notre devoir" : dès la rentrée, ces profs feront cours sur la laïcité et la liberté d’expression

"C'est notre devoir" : dès la rentrée, ces profs feront cours sur la laïcité et la liberté d’expression

TÉMOIGNAGES - Secoués mais pas résignés depuis l'attentat de Conflans-Sainte-Honorine, des enseignants de tout niveau affichent sur les réseaux sociaux leur intention, au retour des vacances de la Toussaint, de revenir sur l'actualité tragique et les valeurs universelles qu'elle convoque.

"Allez hop, à la rentrée, cours sur la liberté d'expression pour tout le monde". Après l'assassinat de Samuel Paty, vendredi 16 octobre, devant l'établissement de Conflans-Sainte-Honorine (Yvelines) où ce professeur d'histoire-géo de 47 ans enseignait, Benjamin, affiche sans détour depuis son compte Twitter sa volonté de ne pas "céder du terrain".

Et le professeur de philosophie dans le Val d'Oise de s'en expliquer : "Je pense que derrière cet acte, il y a la volonté de nous faire taire, de nous effrayer, de provoquer une sidération telle qu'on reste immobile et totalement transit mais il ne faut pas rester dans l'immobilisme, comme pour tout traumatisme dans la vie". Si ce dernier espère que, d'ici la rentrée des vacances de la Toussaint, des précisions seront apportées par le gouvernement sur la manière d'enseigner la liberté d'expression à l'avenir, il sait que sa matière lui permettra toujours, d'une manière ou d'une autre, d'aborder le sujet. 

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"Je veux les confronter à leur propre point de vue"

"Je ne suis pas professeur de mathématiques, je ne sors pas du programme, bien au contraire, en abordant ce qu'il vient de se passer dès la rentrée en philo ou en cours d'enseignement civique et moral", détaille le professeur agrégé. Il a déjà réfléchi à la manière dont il comptait amener ses élèves à se questionner, voire à débattre. "Je pense littéralement m'appuyer sur des exemples de cours proposés par certains profs en demandant à mes élèves : qu'en pensez-vous ?" L'idée première est de prendre le pouls. "On ne peut pas faire cours hors sol, en proposant un cours abstrait sur la liberté d’expression qui ne prendrait pas en compte la réalité émotionnelle du pays", insiste-t-il. Et d'ajouter : "D'ailleurs, même si j'essayais de le faire, les élèves et la réalité me rappelleraient à l'ordre". 

Conscient qu'il y aura "des questions et sans doute des tensions", il ne les redoute pas. "S'il y a des émotions, il faut qu'elles éclatent, et c'est pas plus mal, il faut que l’abcès soit crevé (...) ce que je veux c'est les confronter à leur propre point de vue, je vais les laisser parler mais il vont être soumis à un questionnaire intraitable sur pourquoi ils pensent ce qu'ils pensent", ajoute encore celui qui se tient prêt à "argumenter pour leur montrer qu'ils ont tort" le cas échéant.

"Ce sentiment de trahison je dois en parler"

Une question reste tout de même en suspens pour l'heure: "est-ce que le Ministère va encourager d'ici là les professeurs comme moi qui veulent faire ce cours à le faire, et notamment à montrer les caricatures de Charlie Hebdo... non pas pour provoquer mais pour expliquer qu'on peut rire de tout même de ce qui nous est cher, pour faire de l'histoire des idées ?" Si la réponse est négative, Benjamin espère au moins des explications. "Si je ne suis pas soutenu par mon rectorat, si je n'ai pas le soutien de ma hiérarchie parce qu'elle estime que ça met en danger des élèves ou des professeurs, je ne vais pas m’exposer par contre il faudra bien expliquer à la population qu'en 2020 on ne peut pas montrer des dessins en cours et pourquoi."

Une fois n'est pas coutume, Benjamin sait que ce cours d'enseignement civique et moral aura aussi un "rôle thérapeutique". Et de préciser : "il m'est impossible de décrire le nombre d'émotions par lesquelles je suis passé depuis vendredi, le dernier en date étant la nausée après la lecture d'un article selon lequel des élèves ont accepté de désigner au tueur le professeur en échange d'argent (...) ça a été le coup de grâce, et ce sentiment de trahison je dois en parler en classe". Enfin, à ses collègues qui ont peur et dont il redoute "l'absence de réactions ou l'autocensure" à la rentrée, il voudrait faire passer un message : "oui, regardez, on peut aborder ce sujet publiquement, on peut avoir ce débat".

"Je vais faire un cours sur la laïcité à mes CE1"

Cette envie et ce besoin sont manifestés par de nombreux autres professeurs sur la Toile. C'est "le devoir de tous les enseignants" estime notamment l'un d'eux qui enseigne l'histoire-géographie en collège, annonçant lui aussi qu'il "fera le cours sur la laïcité dès la rentrée." Une autre, professeure de lettres, explique : "J'enseigne au pays des Lumières. Au retour des vacances de la Toussaint, cours sur la Liberté d'expression et la liberté de la presse pour tout le monde".

D'autres, comme ce professeur de physique-chimie, en appellent à l'entraide, publiant un verset pacifiste du Coran : "Mes amis de confessions musulmane, pour la rentrée je souhaiterais faire un cours sur la laïcité, la liberté d’expression et surtout sur le fait que le Coran prône la paix et ne revendique en aucun cas le meurtre. J’ai une question ce passage est il vraiment présent ou fake ?" L’initiative n'est pas partagée uniquement par des professeurs de collèges et lycées. "Je vais faire un cours sur la laïcité à mes CE1 après les vacances. Même si ils sont petits, ça ne sera que du positif de leur parler de ça avec l’actualité", explique ainsi un autre enseignant, soulignant que les images qu'il joint à son tweet "sont faciles à comprendre pour des petits et ne blesseront personne".

"Faire vivre la laïcité" dès la maternelle

Jamais trop tôt pour aborder la laïcité à l'école ? C'est aussi l'avis de Rémi, qui lui enseigne à des élèves de moyenne et grande section de maternelle en Réseau d'Education Prioritaire (REP) à Vénissieux. "On se doit de parler laïcité, de faire vivre la laïcité très tôt, même si l'on n'emploie pas le terme qui est bien trop abstrait pour des enfants de cet âge", explique celui qui considère que "plus tôt on le fait, plus tôt les enfants auront de la matière à s'exprimer dessus et à prendre du recul sur ce sujet." S'il avait déjà en tête de mettre en place des "ateliers philo" dans sa classe, l'actualité récente ne saurait contrarier son projet. "Il s'agit de proposer des dilemmes moraux pour traiter les questions d'égalité, de fraternité, de liberté et de respect à travers des contes ou des nouvelles" explique-t-il citant l'exemple de "La Chèvre de monsieur Seguin" qu'il compte lire à ses élèves dès la rentrée. A des questions telles que "préfères-tu être enfermé et en sécurité ou libre et en danger", l'enseignant explique que "les réponses peuvent être parfois très étonnantes et décalage avec l'âge des enfants".

Plus largement, au delà de la question de laïcité, il est important de laisser la place à cette actualité à l'école, quelque soit le degré d'enseignement. "Je compte au moins tendre une perche dès la rentrée pour ne pas laisser des questions  sans réponse." Et de détailler : "On ne se rend pas compte mais les enfants sont des passoires, entourés par des smartphones et des tablettes et qui assistent parfois à des conversations d'adultes, on se doit de leur apporter des réponses et surtout de ne pas les laisser dans leurs représentations en posant des mots." Il se trouve que Rémi enseigne à des enfants de plus ou moins cinq ans, l'âge du fils de Samuel Paty.

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