Autrice, écrivaine, professeuse... Les noms de métiers existaient déjà au féminin il y a plusieurs siècles

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LANGUE FRANÇAISE - L'Académie française a adopté jeudi un rapport sur la féminisation des noms de métiers, des titres et des grades. Un signe que la société s'ouvre progressivement aux questions d'égalité dans la langue française. Mais d'où viennent les noms féminins proposés par l'écriture inclusive ? Eliane Viennot, historienne et linguiste, explique à LCI que contrairement aux idées reçues, ils existaient pour la plupart il y a plusieurs siècles.

L'Académie française a finalement rendu sa copie. La célèbre institution a adopté jeudi "à une large majorité" un rapport sur la féminisation des noms de métiers, des titres et des grades. Elle a estimé qu'il n'existait "aucun obstacle de principe" à ce sujet. Le fruit du travail d'une commission spéciale, composée de deux académiciens et deux académiciennes, qui avaient pour objectif de statuer sur cette évolution - plus égalitaire - de la langue française. 


C'est l'objectif affiché par les défenseurs de l'écriture inclusive : redonner de la place aux femmes dans le langage. Mais comment choisir ces noms de métiers ? En s'inspirant de nos aïeux ! Eliane Viennot, historienne et linguiste, est "l’autrice" de “Le langage inclusif, pourquoi, comment”. Elle explique à LCI que contrairement aux idées reçues, la domination du masculin n’est ni ancienne ni ancrée dans l’Histoire des lettres.


LCI : Vous expliquez dans votre livre que l’écriture inclusive n’est finalement qu’un retour aux bases de la langue française, plus égalitaire il y a six siècles. Pourquoi le féminin a disparu ?


Eliane Viennot : Ont été interdits les féminins sur certains noms de métiers que les hommes considéraient comme leur chasse-gardée. Pour le moyen de gamme il n’y a pas eu de problèmes : boulangère, couturière, etc. Ce ne sont que les professions ou fonctions “supérieures”, verrouillées à l’époque par les diplômes universitaires réservés aux hommes, qui sont restées au masculin quand les femmes y ont eu accès. Parce que les hommes de l’Académie française, et toute l’élite masculiniste, voulaient marquer leur territoire. Alors que les titres de princesse, duchesse ou comtesse sont restés, car hors de leur domaine, poétesse et philosophesse ont été condamnés. “Écrivaine” existait au 13e siècle, dans le sens d’écrivaine publique, nous avons des documents qui le mentionnent. De même, nous savons que le mot “Autrice” - comme tous les mots en “ice” - était présent au 15e siècle et courant au 16e siècle, ne serait-ce que pour parler de “l’autrice d’un crime”. Puis ces mots ont fait l’objet de condamnations dans les guides de grammaires et passés sous silence dans les dictionnaires, car trop apparentés à une possible carrière dans les lettres. Pourtant, le fonctionnement structurel basique de toutes les langues romanes est de parler des femmes au féminin. Le masculin pour elles va à l’encontre de la logique, aucun enfant n'appellerait spontanément une femme ‘Madame le juge’. 


LCI : Si les règles de l’Académie française allaient contre la logique, pourquoi les Français ont fini par les adopter ?


Parce que les interdictions ont été institutionnalisées. A l’époque où l’Académie française a édité ces règles, de nombreux écrivains ont trouvé cela grotesque et ont résisté. Certains critiques littéraires ont contesté dans la presse ces interdictions : “Pourquoi ne pouvons-nous plus écrire compositrice ? Nous l’utilisons tous les jours à Paris ! Pourquoi nous inflige-t-on ces tournures qui ne sont pas du français”, écrivaient-ils. Dans le langage commun, les accords au féminin ont également persisté... Jusqu’au moment où l'école primaire a été rendue obligatoire, et où les règles mises au point ont été enseignées aux enfants. Mais la langue française est tout à fait capable d’exprimer les deux genres, elle n’est pas faite pour la domination du masculin. Si elle a montré par le passé qu’elle savait faire autrement, nous pouvons revenir en arrière. Pas pour le vocabulaire bien sûr, mais nous pouvons retourner aux bases de constructions et d’accords qui étaient bien plus cohérentes.

LCI : L’écriture inclusive ne fait toujours pas l’unanimité, alors que les Français s’engagent de plus en plus sur les questions d’égalité homme-femme. Qu’est ce qui bloque ?


Eliane Viennot : Certaines femmes refusent encore d’être nommées “avocate” au féminin, parce qu’à défaut de les empêcher d’exercer, on leur a répété qu’il était plus prestigieux qu’elles se définissent au masculin. Avant de faire de nouveaux dictionnaires, il faut que l’usage culturel de ces mots change. Nous devons réfléchir à toutes ces peur qu’on nous a inculquées. Le mot Maîtresse doit être sorti du cadre de l’école ou de son aspect lubrique, une maîtresse de conférence ou des requêtes ne devrait pas choquer. Mais cela viendra, car la langue suit les évolutions de la société. Jusqu’au 20e siècle, les linguistes masculinistes ne se cachaient pas du tout pour justifier leurs règles imposées, ils disaient “le genre masculin est le plus noble”. C’était à l’image du fonctionnement de leur société. Aujourd’hui les moeurs évoluent, alors les conservateurs se cachent derrière les décisions de l’Académie qui travaille à maintenir les anciennes mentalités.


LCI : L’académie française va justement rendre un rapport sur la féminisation des noms de métiers le 28 février. Qu’est-ce-que vous en attendez ? Selon vous quels sont les enjeux d’une prise de position de la part des “Immortels” ?


Eliane Viennot : Je n’en attends pas grand chose en soi. Ces gens n’ont ni les compétences pour prendre ces décisions, ni le pouvoir administratif pour les faire appliquer, puisque c’est à la délégation générale à la langue française et aux langues de France d’acter ces choses-là. Cependant, l’avis de l’Académie aura un impact symbolique. À partir du moment où ils reviennent clairement sur leur position, même si c’est incomplet, peu scientifique, voire absurde, c’est toujours bon à prendre. Car cela envoie un signe positif à toutes les administrations, groupes et personnes qui s’abritaient jusqu’à maintenant derrière l’Académie pour refuser l’évolution de la langue. Mais il ne faut pas vendre la peau de l’ours avant de l’avoir tué. Nous verrons bien s’ils se contentent de valider ou invalider les mots entrés dans le langage courant, ou s’ils anticipent et donnent une liste de mots, plus légitimes que d'autres. Ce serait une première. Jusqu’à présent ils se sont contentés de dire qu’il était absurde de dire “chercheure” et “professeure” par exemple, mais ils n'ont jamais dit quels étaient les bons mots, ceux qu’on a utilisés pendant des siècles, ni expliqué que chercheuse était linguistiquement plus correct. Et s’ils ne font rien de tout ça, ce n’est pas grave, l'important est le feu vert.

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