Basir Ibrahimi, ancien interprète de l'armée française en Afghanistan : "Il ne faut pas nous laisser dormir dans la rue"

Basir Ibrahimi, ancien interprète de l'armée française en Afghanistan : "Il ne faut pas nous laisser dormir dans la rue"

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TÉMOIGNAGE - L'association des interprètes afghans de l'armée française a interpellé Emmanuel Macron pour tirer la sonnette d'alarme concernant la situation de ceux qui ont œuvré aux côtés des forces françaises durant la campagne d'Afghanistan et qui se retrouvent aujourd'hui livrés à eux-mêmes. Nous sommes allés à la rencontre de Basir, l'un de ces hommes qui, faute d'avoir pu obtenir le visa qu'on lui promettait, vit un véritable cauchemar.

Après des années de combat et d'espoir, Basir est épuisé. Éreinté d'avoir été perdu dans les méandres administratifs infligés aux réfugiés et fatigué de s'être heurté à de multiples refus de la part d'un pays qui lui avait promis un visa. Lorsque nous le rencontrons à Paris, cet ancien interprète de l'armée française en Afghanistan, de 2011 à 2012, a les traits tirés. La mine de ceux qui dorment dans la rue. Pourtant, il n’aimerait pas n’être réduit qu’à cela, mais la chaîne de solidarité s’est brisée, il y a quelques jours, faute de moyens humains pour l’héberger.

"Je me suis engagé car je voulais que la guerre cesse"

Désormais, sa vie tient dans un sac à dos et un sac banane. Il reçoit des messages de soutien mais ne veut dépendre de personne. Devant un café, dont il roule fébrilement le paquet de sucre entre ses doigts, Basir raconte, dans un anglais parfait, sa vie en Afghanistan et ses espoirs perdus. Plus jeune, il voulait être archéologue. La guerre en a décidé autrement. Au camp de Tagab, dans la province de la Kapisa, il est chargé de surveiller l’entrée des civils afghans, à visage découvert. Il explique avoir assuré la sécurité de certains convois, des check-points et, comme tout interprète, a fait le lien entre la population et les forces armées. "Je me suis engagé car je voulais que la guerre cesse", dit le jeune homme, toujours menacé de mort par les Taliban dans son pays. Il ne parlera pas des horreurs qui faisaient partie de son quotidien, lorsqu'il était engagé, préférant évoquer "l'humanité" dont font preuve ceux qui se soucient de lui. 


Par moment, ses grands yeux noirs se perdent dans le vide, pendant qu’il fait tourner son alliance, sans un mot. On imagine aisément ce qu'il s'interdit de dire pour ne pas obliger son interlocuteur à écouter les douleurs qu’il a subies et la détresse affective dans laquelle il se trouve. De son périple d’Afghanistan jusqu’en France, il ne dira pas grand-chose, si ce n’est que cela lui a pris un mois et demi pour traverser dix pays à pied, en bateau, en train... Son regard s’illumine lorsqu’il évoque ses frères et sœurs, ainsi que ses parents en Afghanistan, mais sa pudeur l’empêche de parler de sa jeune femme, elle aussi restée là-bas. 

Aux hommes, la patrie (parfois) peu reconnaissante

Ses yeux se gorgent de larmes à l’évocation de son avenir. "J’ai tout perdu, confie l’ancien employé de l’armée française. J’ai laissé mon futur quelque part, il y a des mois". Pour autant, Basir n'est pas en colère. En a-t-il seulement encore la force, d'ailleurs ? "Il ne faut pas nous laisser dormir dans la rue". Dans ce "nous", Basir inclut ses compagnons d'infortune : migrants, réfugiés, avec qui il partage une tente depuis quelques nuits. "Je ne suis pas différent d'eux, je suis comme eux. Nous sommes des humains, nous sommes tous pareils", dit-il. Sa journée, il raconte l'avoir, en partie, passée à faire son boulot : traduire certaines choses pour ses compatriotes afghans. 


Lorsqu’on lui demande ce qu’il souhaite, il plonge son regard dans le nôtre et répond : "Je veux qu’on m’aide à rester ici. Je suis fier de ce que j’ai accompli là-bas, mais je ne suis pas venu en France pour avoir une médaille…" Car au comble du cynisme, Basir s’est vu remettre en octobre dernier, une carte d’ancien combattant de l’armée française,  un titre de reconnaissance de la nation et, donc, une médaille militaire.


Des documents qui tiennent dans son sac banane et dont il est très fier, malgré tout. A l’heure de se quitter, il nous enjoint de prendre soin de nous. "J’ai de la chance, j’ai pu prendre une douche aujourd’hui", lance-t-il, l’air de rien, avant d’aller retrouver ses compatriotes, pour passer la nuit, dehors. Il y a trois ans, après avoir servi la France, il voulait juste venir ici, comme on le lui avait promis, et entamer des études d'archéologie. Un rêve brisé pour ce jeune trentenaire, désormais suspendu à une décision du Conseil d'Etat.

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