"Beaucoup ont trouvé une nouvelle famille" : 100 jours après, ce qui motive encore les Gilets jaunes

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La colère des Gilets jaunes

ECLAIRAGE - Alors que la France s’apprête à vivre ce 2 mars, un seizième samedi de mobilisation nationale, les "actes 17 et 18" des Gilets jaunes font déjà parler d'eux. Près de trois mois après le début du mouvement, les raisons de cette longévité vont bien au-delà des revendications, comme nous l’explique un spécialiste en psychologie sociale.

Si le trio historique des Gilets jaunes, Priscillia Ludosky, Maxime Nicolle et Éric Drouet, a fait savoir cette semaine, de manière individuelle, qu'il commençait à saturer, son retrait du mouvement n'est pas d'actualité. Pas plus d'ailleurs que celui de milliers de manifestants, de la première heure pour beaucoup, qui participent chaque semaine depuis trois mois aux rassemblements parisiens et en province.


Après avoir fêté dimanche dernier ses 100 jours, le mouvement, qui fait face à une baisse de mobilisation et un soutien en repli dans l’opinion, regarde déjà plus loin que ce samedi. Les 8 et 16 mars, des groupes Facebook entendent poser un "ultimatum" à Emmanuel Macron à Paris, à l'occasion de la fin du Grand débat. Au-delà des revendications, auxquelles les manifestants estiment n'avoir pas reçu de réponse satisfaisante, quelles sont les raisons qui expliquent cette volonté de poursuivre ? LCI a posé la question à Alain Trognon, docteur en psychologie sociale et co-auteur de La psychologie des groupes.

La rédaction de LCI : Avec votre regard de spécialiste en psychologie sociale, et notamment des groupes, comment analysez-vous la longévité des Gilets jaunes ? 


Alain Trognon : Il faut bien se souvenir de la manière dont a débuté ce mouvement : sur des questions ayant trait au sentiment de mépris qui symbolise vraiment une atteinte à l’identité, à l’existence, au sentiment de soi. D’ailleurs, les revendications que posent les Gilets jaunes ne sont pas des revendications classiques (référendum d’initiative citoyenne, encadrement de la destruction des invendus…) mais concernent la "socialité" de l’humain, la notion de collectif, de bien commun, de respect…


De plus, si on fait un pas en arrière : celui de l’évolution de la société depuis une vingtaine d’années, on observe une certaine "atomisation des vies", c’est-à-dire que de manière générale, les lieux où il y a de la relation à l’autre tendent à disparaître et que de plus en plus, les individus sont seuls. Il y a un très beau titre de Michel Houellebecq, Les particules élémentaires, qui avait bien décrit l’évolution individuelle et individuellement vécue des gens dans un système organisé qui dissout. A ce titre, un mouvement qui se sédimente, comme celui des Gilets jaunes, devient l’opium de ceux qui en font partie. 

Le mouvement des Gilets jaunes a quelque chose de très concretAlain Trognon

En effet, quand on est réduit à cet état "atomique" sur le marché du travail, avec les institutions, dans ses relations personnelles ou familiales, les structures de substitution mises en place par l’Etat sont fatalement abstraites. A l’inverse, le mouvement des Gilets jaunes a lui quelque chose de très concret en ce sens qu’il permet de se retrouver au sens propre du terme. Et ce moment où les gens se rencontrent, c’est le moment où se constitue ce que Sartre appelait un groupe en fusion.

Le dernier point à avoir à l’esprit c’est que le groupe est la matrice de l’individualité aussi paradoxal que cela puisse être : et le meilleur exemple pour illustrer cela, c’est l’enfant qui naît au sein d’un groupe et qui progresse précisément grâce à système interactif. Si on coupe le groupe, on coupe la pensée et inversement.

"Beaucoup disent avoir trouvé une nouvelle famille"

Peut-on imaginer, de ce point de vue-là, que l’après-Gilets jaunes soit redouté par certains ?


Nécessairement. La plupart de ces personnes qui ont rejoint le mouvement, parfois depuis la première heure, vont devoir à un moment ou à un autre faire le deuil d’un tas de choses. C’est un remaniement complet, c’est un peu comme un enfant qui perd ses parents. D’ailleurs, beaucoup de Gilets jaunes disent avoir trouvé dans ce mouvement une nouvelle famille ou parfois même une famille qui n’existait pas vraiment. C’est évident que certains ont recréé une identité, et que le jour où le mouvement cessera, certains risquent de se retrouver à nouveau seuls ou du moins de ressentir un sentiment de vide.


Il faut se dire que beaucoup parmi eux ont retrouvé une matrice de socialisation interpersonnelle qui ne pourra pas durer éternellement. Qu’est-ce que cela peut engendrer ? Quand on a au préalable de fortes connexions (amis, vie de famille, réseaux sociaux…), le vide est assez contenu, malgré la nostalgie qui est finalement la forme la moins dramatique du manque. Mais à l’inverse, quand on se retrouve seul dans un monde dans lequel on souffrait déjà, cette perte peut augmenter la colère ou l’abattement. 

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Gilets jaunes : que sont-ils devenus plus trois mois après le début du mouvement ?

"Ce mouvement ne peut que faire date"

En quoi le mouvement des Gilets jaunes est-il intéressant du point de vue de la psychologie sociale ?


Alain Trognon : On ne peut pas être un spécialiste de la psychologie des groupes, sans être complètement captivé par les Gilets jaunes. Ce mouvement est un excellent sujet d’études précisément du fait des circonstances de son émergence mais aussi par son originalité, et son devenir. Il ne peut que faire date.


Ce qu’il y a notamment d’intéressant dans le mouvement des Gilets jaunes, c’est qu'il fait éclater les catégories. Ce qu’il faut savoir, c’est que les êtres humains ont une caractéristique qui les distingue des animaux : ils se transmettent des choses par des systèmes sémiotiques, c’est-à-dire par des systèmes de représentations. Or, il y a justement des phénomènes affectifs et représentationnels très forts dans le mouvement des Gilets jaunes. Ils ont inventé des représentations profondément justes qui incarnent ce sentiment d’abandon et il y avait longtemps que les mouvements sociaux n’avaient pas trouvé une sémiotique à ce point illustrante.

Avez-vous des exemples de ces représentations qui caractérisent les Gilets jaunes ?


Il y en a deux. Le premier, c’est le gilet jaune en lui-même. Normalement,à quoi sert cet objet ? On l’enfile quand on est tout seul dans sa voiture et qu’on a besoin d’aide, ça sert à se faire repérer comme ayant besoin d’autrui, et ça matérialise une situation de détresse.


Le second, c’est le rond-point, dont les Français sont des grands spécialistes pour ne pas dire des grands fans. Or, le rond-point, ça sert à rentrer la gouvernance des destinations que l’on prend. On y applique certaines règles mais surtout on a l’opportunité de tourner si on ne trouve pas sa direction, c’est à dire de suspendre sa prise de direction pour se donner le temps. Et bien, ces gens qui occupent les ronds-points avec leurs gilets jaunes sur le dos depuis des mois, c’est exactement ce qu’ils font. Ils sont dans un moment réflexif. Le rond-point devient alors un point de ralliement et en même temps un lieu d’élaboration. Sur ces ronds-points, on a donc de vrais groupes au sens de la psychologie sociale, avec des interactions, de la parole et surtout des gens qui partagent un destin commun : l’incertitude, la latence, l’angoisse et la crainte. 

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