"C'est une masqu-arade" : comment les anti-masque tentent de prendre pied en France

DÉCRYPTAGE - Dans sa chronique "Les indispensables", Fanny Weil s'est intéressée ce mercredi 12 août 2020 au mouvement anti-masque en France et à l'étranger.

ENQUÊTE - 15.000 personnes ont défilé à Berlin ce samedi contre les mesures de lutte contre le coronavirus, notamment le port du masque. S'il n'atteint pas les mêmes proportions, ce phénomène prend aussi de l'ampleur en France.

Telle une série Netflix, le coronavirus s'accompagne de son lot d'épisodes complotistes. Après la première saison, dans laquelle certains se demandaient si le Covid-19 existe réellement, remettant en cause son origine et sa létalité, suivie de celle sur l'intérêt du confinement, certains s'interrogent désormais sur l'efficacité du port du masque. Si pour le moment ces opinions, visibles sur les réseaux sociaux, n'ont pas encore eu d'écho dans les rues en France, des manifestations ont eu lieu en Allemagne ou au Royaume-Uni. Et selon le chercheur Tristan Mendès France, on pourrait s'attendre à voir des images similaires. "Il n'y a pas de raison pour que la société française, soit différente de celle allemande, qui est pourtant plus apaisée", argue le maître de conférence associé à l'Université de Paris. Preuve, s'il en fallait une, que le sujet mobilise, le hashtag #MasqueObligatoire était l'un des sujets les plus populaires sur Twitter ce lundi 3 août. Chacun y allant de son avis sur la question. 

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La "guerre" des masques arrive en France

Si ce phénomène est en pleine expansion dans l'Hexagone, il n'est pas nouveau, loin de là. Aux Etats-Unis, cette "guerre" entre partisans et détracteurs du masque fait rage depuis longtemps. Sur les réseaux sociaux, des vidéos venant des deux bords montrent certaines personnes menaçantes, insultantes, parfois violentes, invoquant leur liberté individuelle afin de refuser de se couvrir le visage. D'autres appellent au boycott des magasins qui rendent le masque obligatoire ou s'en prennent à ses produits. Des images qu'on retrouve désormais en France, et qui se multiplient au fur et à mesure que ce dispositif est imposé. Ainsi, le 30 juillet dernier, un Marseillais persuadé que la pandémie est "fausse" s'est filmé dans un tabac où on refusait de le servir à cause de son visage découvert. Demandant qu'on lui montre un "décret national", il se place en martyr, invoquant son droit à la liberté de consommer ce qu'il souhaite. 

Publiée sur Facebook, la vidéo a été saluée par plusieurs internautes qui y voient une marque de bravoure. Car c'est là que ce tissu commence à provoquer la colère. "Marre de ces atteintes aux libertés", s'offusque un internaute en commentaires d'un article sur la question, "ça va s'arrêter quand cette folie du masque ?", se demande un autre. Chacun y va de sa propre explication pour justifier que ce produit soit devenu obligatoire. Si certains brandissent, comme aux Etats-Unis, leur "liberté", d'autres pensent que cette consigne ne "colle pas à la réalité" parce que le Covid-19 n'existerait plus. Un certain nombre encore pense qu'il y a trop de masques et qu'il faut donc s'en débarrasser. "Il y a la volonté politique à nous vendre un stock de masques avant qu'il ne devienne périssable !". Des théories plus folles les unes que les autres, comme celle partagée par un prêtre intégriste lebfevriste, et repéré par Tristan Mendès France, qui pense qu'en "réalité" cette consigne est un "rituel initiatique occulte" qui s'inscrit dans la mouvance "maçonnique". Enfin, un bon nombre de personnes remettent en cause l'efficacité même de cette protection. 

"Il y a une prime à l'amateurisme, au témoignage lambda"- Tristan Mendès France, maître de conférence associé à l'Université de Paris, spécialisé dans les cultures numériques.

Parmi les Français qui dénoncent cette "masqu-arade", l'un d'eux fait particulièrement parler de lui. Prénommé Frank, il est très actif depuis plusieurs années. Mais il s'est fait connaître grâce à une vidéo récente dans laquelle il affirme prouver que le port du masque peut s'avérer fatal. Intitulée "expérience qui prouve que le masque peut vous faire crever !!" - écrit en lettres majuscules - il se met en scène en train de tenter de souffler une flamme en portant ce tissu, en vain. Pour lui, le lien est tout fait "moi je mets un masque et je me rends bien compte que je ne peux pas respirer!" Conséquence sans appel, qu'il lance face-caméra : "Vous allez crever et ce sera sans moi !!" Si l'homme n'est suivi "que" par quelques dizaines de milliers de personnes, son propos a un écho retentissant. Désormais, chacun y va de sa petite expérience. Parmi ceux qui s'y adonnent, Maxime Nicole, un Gilet jaune très influent sur les réseaux sociaux. Face caméra, dans sa cuisine, il fume sa cigarette et montre que la fumée sort du masque. Encore une fois, il y voit une preuve incontestable de la futilité du masque : "Si l'air passe dans un sens forcément quand vous allez inspirer, il se produit exactement le même phénomène." Devant 84.000 personnes, ce Gilet jaune de la première heure lance "si les gens sont assez cons pour (...) réussir à croire qu'un simple petit bout de papier peut sauver la vie..."

Des hypothèses toutes très hétéroclites, à l'image des profils qui diffusent ce type d'idées. Ainsi, la mobilisation anti-masques de Berlin semble soutenue par tous les bords politiques. En premier lieu l'extrême droite, selon un sondage de Der Spiegel, qui sont sans surprise majoritairement (67%) "compréhensifs" face à ce mouvement, mais aussi de manière assez significative par les libéraux du FDP (35%) et à 20% par l'extrême-gauche (Die Linke). Même constat en France. "Ce mouvement en France est assez polymorphe et hétérogène", résume Tristan Mendès France. Auprès de LCI, le chercheur spécialisé dans les cultures numériques observe qu'il y a bien "deux mouvances" qui sortent du lot, à savoir "la complosphère et la fachosphère", mais "il n'y a pas que ça". Un point commun relie cependant ce "panel de positionnements". Ces individus pensent tous "pouvoir s'informer par eux-mêmes" et ce, même sur des questions techniques, complexes voire scientifiques. Si ce n'est pas un problème en soi, il le devient quand ces informations sont biaisées par le prisme des réseaux sociaux. Car, c'est en allant dans ces espaces-là qu'ils sont exposés à des contenus poussés par les algorithmes. Algorithmes qui "ne garantissent absolument pas la véracité du contenu", comme le souligne notre interlocuteur. Au contraire. Avec des publications poussées par le taux d'engagement, celles-ci "sortent souvent du cours du discours établi et consensuel".

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Résultat, il y a aujourd'hui "autant de spécialistes du port du masque que de Français". Des experts auto-désignés qui refusent d'être ce qu'ils considèrent comme des "moutons", critiquant le gouvernement en place. "Ils sont dans une posture de défiance vis-à-vis des discours d'autorité ou d'expertise", note le maître de conférence. Des doutes accentués par ce qu'on appelle "l'écrasement de la ligne du temps". Comme nous l'explique le chercheur, "le discrédit que certains portent à la parole publique est souvent lié à ce qu'une autorité a pu dire il y a plusieurs mois". Comprendre par là qu'on reproche aux responsables politiques et sanitaires les discours tenus aux premières semaines de la crise sanitaire, à l'heure où les connaissances sur la maladie étaient encore faibles. Avec plusieurs représentants qui ont déclaré à de multiples reprises que le masque était inefficace, comme le montre le montage ci-dessous, certains réagissent en rejetant toute parole officielle. "Ils jettent le bébé avec l'eau du bain car ils n'ont pas intégré dans ces propos le déroulement temporel."

Entre le discrédit de la parole publique et la hausse des messages dénigrant l'utilité du masque, l'ampleur du phénomène inquiète. S'il ne faut pas oublier que les réseaux sociaux sont une "loupe grandissante", qui provoquent une "sur-visibilité" de ces thèses sans pour autant qu'elles ne concordent à la place qu'elles possèdent en réalité dans l'opinion publique, les réseaux sociaux sont aussi un reflet. "S'il y une masse significative de personnes qui pensent la même chose, cela peut avoir un impact sur le réel", prévient ainsi Tristan Mendès France. Or, si le rejet du masque pourrait s'avérer fatal dans la lutte contre le coronavirus, l'épisode complotiste final reste encore à vendre. Et il y a fort à parier que le sujet sera un éventuel vaccin.

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