Interdire la vente d'alcool durant le confinement : pourquoi les addictologues s'y opposent

En période de confinement, certains préfets ont décidé d'interdire les ventes d'alcool.

ADDICTION - Le préfet de l'Aisne a signé mardi un arrêté interdisant la vente d'alcool dans l'Aisne, avant de se raviser. En Polynésie, la vente d'alcool a été interdite jusqu'au 5 avril pour éviter des débordements. Une mauvaise idée, selon l'Association nationale de prévention en alcoologie et addictologie (ANPAA).

Faut-il interdire l'alcool pour prévenir les risques de violences en période de confinement ? Ce sujet particulièrement sensible est venu s'ajouter en début de semaine à la longue liste des difficultés engendrées par les mesures sanitaires prises en France. 

Le préfet de l'Aisne Ziad Khouzy a pris un arrêté, mardi, interdisant la vente d'alcool sur ce territoire jusqu'au 31 mars, après avoir été alerté par les forces de l'ordre sur des risques accrus de violences intrafamiliales en période de confinement. Une décision rapidement retoquée. Après des échanges, "en particulier avec des addictologues", la préfecture a annoncé dans la soirée même l'abandon de cette mesure d'interdiction, "dans l'attente d'une évaluation plus large des mesures envisageables dans ce domaine". 

Le sujet est loin d'être clos. En Polynésie française, les autorités locales ont décidé lundi d'interdire également la vente d'alcool sur le territoire jusqu'au 5 avril. Une décision prise par le gouvernement local après avoir constaté des rassemblements festifs durant le week-end mais aussi des signalements de conflits intra-familiaux, la Polynésie étant soumise comme la métropole aux règles de confinement général dans la lutte contre la pandémie de Covid-19.

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"Une fausse bonne idée"

La décision d'interdire l'alcool sur certains territoires a suscité une vive inquiétude des professionnels en addictologie. "Une fausse bonne idée", selon l'Association nationale de prévention en alcoologie et addictologie (Anpaa), qui a alerté mercredi les autorités sur plusieurs effets imprévus. 

"La cessation de la vente d'alcool va entraîner chez certains buveurs dépendants des phénomènes de sevrage aigu, pouvant aller jusqu'au delirium tremens, dont les conséquences peuvent être plus sérieuses que le maintien de la consommation, même excessive", estime l'Anpaa, pour qui "tous les buveurs dépendants ne sont pas violents et toutes les personnes violentes n'ont pas besoin d'alcool pour passer à l'acte". 

En outre, les buveurs qui ne souhaitent pas interrompre leur consommation "vont pour une partie aller dans le département voisin, au risque de rompre le confinement et de diffuser le virus, sans compter les éventuelles conséquences sur la sécurité routière", alerte encore l'association. 

"C'est un sujet très compliqué", reconnaît Bernard Basset, le président de l'Anpaa, contacté par LCI. "Le préfet de l'Aisne a cru prendre une bonne décision pour protéger les personnes victimes de violences intrafamiliales, l'alcool aggravant les choses, on le sait. Mais tous les effets de cette décision n'ont pas été mesurés. Nous en avons parlé au ministère de la Santé."

Vers une moindre consommation d'alcool ?

L'alcoolisme en période de confinement préoccupe fortement les autorités sanitaires, avec les risques de violences qu'il peut engendrer. "La grande contrainte, c'est la consommation d'alcool avec tout ce que cela peut générer en termes de violences, notamment conjugales", expliquait mercredi, sur LCI, le psychiatre Serge Hefez. Pour ce dernier, toutefois, "il ne s'agit pas d'arrêter totalement l'alcool, car chez des gens qui ont l'habitude d'en prendre, cela pourrait majorer leur anxiété, mais vraiment d'inciter à la modération". 

"C'est une question pas simple à traiter", reconnaît également le professeur Georges Brousse, psychiatre et addictologue au CHU de Clermont-Ferrand. "On sait que le Covid-19 est générateur de stress et d'anxiété, et que le confinement est susceptible de générer des manifestations anxieuses, voire de la décompensation. En outre, dans ces circonstances,on voit que les Français ont tendance à augmenter leur consommation d'alcool, qui est un outil de convivialité mais aussi un anxiolitique." Pour ce spécialiste, "l'accès à l'alcool ne doit pas être interdit car la prohibition crée des désordres" mais il faut plus que jamais "mener des campagne d'appel à la modération, dire aux Français de faire attention à leur consommation". 

Pour le président de l'Anpaa Bernard Basset, le confinement pourrait aussi se traduire par une réduction de la consommation dans la population. "Il va probablement y avoir une baisse de la capacité à s'approvisionner en alcool, et donc un effet sur la consommation", estime le médecin expert en santé publique. 

Toutes les addictions sont concernées

La question des addictions en période de confinement dépasse d'ailleurs le seul cadre de l'alcool. Les restrictions de déplacement peuvent affecter également l'approvisionnement en substances illégales. "On a ce sujet pour les drogues à dépendance, comme les opioïdes et les morphiniques, pouvant susciter des accidents de sevrage", indique Bernard Basset à LCI. "Cela concerne particulièrement des populations "désinsérées", rencontrant déjà des problèmes d'alimentation et de logement. Nos centres essayent, le plus possible, de fournir les produits de substitution, même si nous sommes en mode dégradé. Nous essayons dans la mesure du possible de maintenir le contact."

"On observe, chez nos patients suivis en addictologie, une hausse de la consommation de tabac", complète le professeur Georges Brousse. "Il est important de favoriser l'accès aux substituts nicotiniques. Là encore, il faut faire passer des messages, expliquer aux gens qu'ils doivent protéger leurs poumons, en particulier face au Covid-19."

Selon le professeur Brousse, les professionnels de santé en addictologie "restent à pied d'oeuvre" malgré la crise sanitaire. Les centres de consultation "peuvent rester ouvert", et les stratégies de réduction des risques doivent être préservées malgré la situation exceptionnelle du pays. 

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