"Les mains sont comme nos yeux" : non-voyante et infectée par le Covid-19, Michèle nous raconte son quotidien

En France, près de 1,7 million de personnes sont atteintes d'un trouble de la vision.
Population

HANDICAP - La période actuelle est une épreuve pour de nombreux Français. Elle l'est encore plus pour les personnes en situation de handicap. Non-voyante, Michèle Sarloute, 62 ans, raconte à LCI son quotidien depuis trois semaines et l'instauration du confinement.

Comme des millions de Français, Michèle Sarloute vient d’entamer sa quatrième semaine de confinement. Mais pour cette jeune retraitée de 62 ans, qui habite à Sète (Hérault), la situation est un peu différente. "Je suis non-voyante, et il y a donc un certain nombre de choses que je ne peux pas faire de moi-même. Enfin du moins, sans assistance", explique cette ancienne kinésithérapeute. A l’heure des gestes barrières et de la distanciation sociale, elle doit se priver d’une faculté pourtant essentielle dans son quotidien, le toucher. 

"Lorsqu’on est non-voyant, les mains sont comme nos yeux. Nous les utilisons pour interagir avec notre environnement, que ce soit pour trouver le trou de la serrure de la boîte aux lettres ou pour savoir dans quel sens soulever le couvercle de la poubelle. Cela peut sembler bête, mais quand on a perdu la vue, on ne peut pas faire autrement", souligne la Sétoise. En France métropolitaine, à l'instar de Michèle Sarloute, plus de 207.000 personnes sont atteintes d'un trouble de la vision profond.

Les gants, ce ne sont pas vraiment nos amis. On perd la sensation du toucher. Alors, forcément, c'est un peu handicapant.-

Michèle Sarloute habite seule dans un appartement. Quelques jours avant l’annonce de l’instauration du confinement, la retraitée a été infectée par le nouveau coronavirus (Covid-19). "Je ne sais absolument pas comment je l'ai attrapé. Au quotidien, je touche tout ce qui m’entoure. Et apparemment, il suffit de se frotter l’œil pour être contaminé. Il aurait fallu que je porte des gants dès le début du confinement. Mais, à l'époque, on ne savait pas", dit-elle.

Après deux semaines difficiles, elle va aujourd'hui beaucoup mieux, dit-elle. "Je n'ai pas voulu aller à l'hôpital. Les soignants ne sont pas toujours très bien formés pour l’accueil des personnes non-voyantes. Ce n’est pas de leur faute, ils font ce qu’ils peuvent", admet la jeune retraitée. "Mon médecin était furieux, mais une personne qui en avait sans doute davantage besoin a pu avoir une place de libre", souligne-t-elle, avec un brin de malice.

Depuis bientôt quatre semaines, Michèle Sardoule enfile donc une masque en tissu et une paire des gants dès qu’elle s’aventure hors de son domicile. "A en croire mon médecin, je vais être immunisée pendant un petit bout de temps. Ce n’est pas pour me protéger du virus, mais pour éviter de contaminer les autres sur mon chemin", poursuit la jeune retraitée. Une nouvelle habitude qui a aussi ses inconvénients."Les gants, ce ne sont pas vraiment nos amis. On perd la sensation du toucher. Alors, forcément, c'est un peu handicapant. Mais il faut bien s’adapter. Et ce n’est pas pour toute la vie", acquiesce-t-elle. 

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Les personnes non-voyantes utilisent beaucoup les bruits de la ville quand ils se déplacent.-

Les contraintes liées au confinement, la sexagénaire en fait l’expérience au quotidien, et depuis longtemps. "En tant que non-voyant, nous l’avons déjà l’habitude de ne pas pouvoir faire ce que l’on veut, quand on le veut. De ce fait, nous devons toujours être dans l’anticipation. Autant vous dire que je suis rodée à l’exercice", plaisante-t-elle. "Sachant qu’on dépend des autres, on a dû intégrer dans notre mode de fonctionnement le fait d'attendre." Lors de l’une de ses rares sorties hors du domicile, Michèle Sarloute a cependant pu constater toute la difficulté pour respecter la distance de sécurité. 

"Lorsque j’avance dans la rue, ce sont les autres  qui doivent veiller à respecter la distance de sécurité d'un mètre. Car moi, j’en suis incapable. Et parfois, c'est un peu compliqué. Ne serait-ce que pour savoir si une personne marche devant moi ou s’il se dirige dans ma direction", admet-elle. Autre difficulté, le fait que la ville soit devenue plus silencieuse. "Les personnes non-voyantes utilisent beaucoup les bruits de la ville quand ils se déplacent. C’est agréable et reposant, mais cela demande un effort de concentration plus important pour se repérer dans l'espace", dit-elle. 

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En temps ordinaire, pour les courses, la sexagénaire utilise des services de drive et se déplace grâce à des services transport de personnes handicapées ou en faisant appel à des amis. "Avec les restrictions, ce n’est plus possible", souligne-t-elle. Heureusement, la retraitée peut compter sur une aide extérieure. Un peu partout en France, les centres communaux d’action sociale (CCAS) sont sur le pont et d’un grand soutien notamment pour les personnes en situation de handicap. "J’ai appelé lundi matin, car mon frigo était quasiment vide. Quelqu’un va faire mes courses et me les ramener. Ils ont mis en place ce système pour aider les gens comme moi qui n’ont pas la possibilité de se rendre au supermarché." 

Michèle tient d’ailleurs à mettre en lumière les élans de solidarité dont elle bénéficie ainsi que le travail exceptionnel des associations d’aide aux personnes handicapées. "Quand j’étais malade, le pharmacien m’a livré mes médicaments. Mon médecin, lui, m’a appelée à trois reprises pour suivre à distance l’évolution de la maladie. Je ne sais pas si c’est la même chose dans tous les pays. Mais on a quand même de la chance, globalement", estime la jeune retraitée, qui bénéficie de l'aide de l'antenne Languedoc-Roussillon de la Fédération des aveugles de France (FaF-LR). "Les membres font un boulot extraordinaire pour sortir les personnes de l’isolement. Tout un service d’accompagnement médico-social a été mis en place. Régulièrement, il m’appelle pour prendre de mes nouvelles. Moralement, c’est un soutien énorme pour les gens comme moi."

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C’est d'ailleurs grâce à l’une de ces structures associatives qu’une version pour non-voyant de l’attestation dérogatoire de déplacement a pu être éditée. "Le gouvernement avait oublié les personnes non-voyantes, lorsqu'il a lancé son dispositif", avance-t-elle. Depuis le 2 avril, nous n’en avons plus besoin. Il suffit de présenter sa carte d’invalidité." 

Michèle Sarloute apporte elle aussi sa pierre à l’édifice, en animant un forum de discussion pour déficients visuels. "On y partage des conseils pratiques, des recettes de cuisine. On s’échange des livres audio. Tout le monde ne réagit pas de la même façon, insiste-t-elle. Certaines personnes sont plus renfermées sur elles-mêmes que d'autres. Il est donc indispensable de maintenir un contact pour les sortir de leur isolement."

L’humain s’adapte à tout. Quand j’étais petite, je voyais un peu et j’ai perdu la vue au fil du temps. Aujourd’hui, je ne vois plus du tout. Ma vie ne s’est pas arrêtée pour autant.-

En dépit de la prolongation de la période de confinement, la retraitée fait preuve de philosophie. "Entre l’aquagym, la natation et le yoga, mes semaines sont bien remplies habituellement. Comme tout le monde, je dois trouver de nouvelles occupations. Je mets à profit ce temps libre pour faire du rangement et trier mes papiers. J’ai un vélo d’appartement et un tapis de yoga, pour l’activité physique. Et avec les beaux jours qui reviennent, je profite de ma terrasse pour faire du jardinage. A vrai dire, je n’ai pas le temps de m’ennuyer !" 

Si le contexte du confinement ne semble pas lui peser, Michèle a cependant du mal à se projeter. Et la levée du confinement, même si elle n’est pas pour tout de suite, l’inquiète un peu. "Il m’arrive souvent interpeller des gens qui passent à côté de moi dans la rue pour leur demander si je suis bien au bon numéro. Généralement, les gens me prennent le bras et m’accompagne devant. Comment va-t-on faire si les gens ne doivent pas s’approcher ? Avec la distanciation sociale, je ne sais pas s’ils seront aussi aidant qu’en temps ordinaire."

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La jeune retraitée sait d'ores et déjà ce qu’elle fera le jour où le confinement prendra fin. "J’ai une amie avec qui j’ai l’habitude de partir en promenade. Je rêve d’aller courir avec elle. Pour moi, c’est ce qui symbolise le mieux la liberté. Evidemment, j'aurais aussi très envie de la serrer dans mes bras. Mais, pour le contact corporel, je crois qu'il va falloir attendre encore un peu. Il faudra bien s'y faire, nous n'avons pas le choix. La vie m'a appris une chose essentielle : l’humain s’adapte à tout. Petite, je voyais un peu et j’ai perdu la vue au fil du temps. Aujourd’hui, je ne vois plus du tout. Mais ma vie ne s’est pas pour autant arrêtée." Une leçon de vie. 

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