Pourquoi autant de Français pensent que "le Covid-19 a été conçu en laboratoire"?

Pourquoi autant de Français pensent que "le Covid-19 a été conçu en laboratoire"?
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COMPLOTISME - Alors que le Covid-19 est arrivé avec son lot de thèses complotistes, un sondage Ifop a montré que la plus populaire d'entre elles était approuvée par un Français sur quatre. Qui est à l'origine de ces affirmations? Qui les diffuse? Et quels impacts ont-elles sur le public?

C'est un phénomène désormais connu. Chaque événement majeur génère, quasi instantanément, une variété de thèses à la crédibilité tout aussi variable pour l'expliquer. Tandis qu'au Royaume-Uni des antennes 5G sont incendiées à cause de théories établissant un lien entre elles et la propagation du coronavirus, en France, c'est l'idée que le virus a été créé en laboratoire qui rencontre un certain succès. Selon une étude publiée le 28 mars par l'Ifop pour La Fondation Jean-Jaurès et l'Observatoire du conspirationnisme, un quart des Français pense que le Covid-19 a été "conçu en laboratoire". Parmi eux, 17% disent que cela s'est fait de manière "intentionnelle", contre 9 % de façon "accidentelle".

Des réseaux "traditionnels" de vidéos

Cette thèse est populaire car elle permet, comme le relève l'un des pilotes de cette étude, d'inscrire "toutes les mesures prises dans le cadre d'un plan diabolique". Rudy Reichstadt nous explique qu'en suivant cette logique, cette tranche de la population ne critique plus les décisions prises par le gouvernement, mais "l'accuse d'être complice d'un vaste complot criminel". "Tout est interprété à l'aune de ce récit manichéen très classique, qui joue sur notre paresse intellectuelle et aplanit toute complexité." Un scénario avec les gentils d'un côté, les méchants de l'autre, ou tout paraît plus simple. 

Rien de très original dans ce discours. Ni dans ceux qui le diffusent. Pour la majorité, ils viennent de "désinformateurs", parfois professionnels, bien connus. Allant d'Alain Soral à Dieudonné, ce sont ici ceux issus d'une blogosphère très traditionnelle. "Les théories sur le Covid-19 proviennent des mêmes plateformes, des mêmes polémistes, des mêmes cercles qu'habituellement", souligne ainsi le fondateur du site ConspiracyWatch.info.

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Quelques clics seulement suffisent par exemple à tomber sur la chaîne YouTube d'un certain "Marcel D". Proche d'Alain Soral, il avance dans une vidéo aux références pop comment "dans un futur proche vous allez tous crever". Mettant face-à-face, dès son titre, "Didier Raoult contre Karine Lacombe", il accuse la cheffe du service des maladies infectieuses de l'hôpital Saint-Antoine de servir une stratégie de l'industrie pharmaceutique pour discréditer le chercheur français, grand défenseur de la chloroquine. Des discours colportés dans une fraction minoritaire de la population avant d'être banalisés et qui lui permettent de septupler son nombre de vues.

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L'extrême droite généralise ces thèses

Pour arriver de la complosphère à l'internaute lambda, de nombreux acteurs entrent en jeu. Parmi eux, les responsables
politiques, qui viennent généraliser la propagation de ce que l'OMS a décrit comme une "infodémie". Car si, toujours selon l'étude de l'Ifop, ceux qui adhèrent aux théories conspirationnistes autour du Covid-19, sont finalement des profils "classiques" - à savoir plutôt jeunes, venant de milieux modestes et peu diplômés - ici, on remarque une "spécificité". "Ces messages circulent de façon très claire sur des réseaux d'extrême droite", observe Rudy Reichstadt. On ne parle plus de personnalités bricolant l'Histoire derrière leur webcam, mais d'élus.

Parmi eux, Gilbert Collard. Sur sa chaîne YouTube, l'eurodéputé a relayé, dans une vidéo publiée le 24 mars, la théorie selon laquelle l'ancienne ministre de la Santé, Agnès Buzyn et son conjoint seraient à l'origine d'une attaque contre la santé publique. Le 8 avril, elle avait été vue près de 570.000 fois, devenant – de très loin – la séquence la plus regardée de la chaîne, créée il y a plus de huit ans.

Marine Le Pen participe, aussi, à cette amplification. La présidente du Rassemblement national a ainsi déclaré sur une radio nationale à une heure de grande écoute, que si "des gens s'interrogent pour savoir si ce virus est d'origine naturelle ou s'il ne peut pas avoir échappé d'un laboratoire",  "c'est une question de bon sens". Tandis que l'"offre" complotiste existait déjà, assurée sur internet par des comptes Facebook ou YouTube qui en permanence alimentent cet imaginaire et s'emparent de cette crise, elle est ici relayée à grande échelle par des responsables politiques. 

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Sans surprise, ce message rencontre son audience chez les plus jeunes. Toujours selon la même étude, 27% des moins de 35 ans approuvent l'idée selon laquelle "le virus a été développé intentionnellement dans un laboratoire". A titre de comparaison, ce chiffre n'atteint que 6% chez les plus de 65 ans. Comme l'expliquent les chercheurs de la Fondation Jean Jaurès, cette plus grande porosité des jeunes générations renvoie notamment à "un usage beaucoup plus développé des réseaux sociaux et d'Internet pour s'informer". "C'est par ce canal que se diffusent très rapidement dans le corps social des théories du complot qui se propagent sans doute encore plus vite que l'épidémie elle-même auprès des publics potentiellement les plus réceptifs."

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Propagation d'autant plus rapide qu'elle est cette fois en lien avec une crise sanitaire inédite, à laquelle l'humanité n'avait jamais été confrontée. Placés en situation de perte de contrôle, nous sommes plus disponibles encore à ce genre de théories : "Les sujets liés à la santé nous concernent tous. Il est naturel que nous soyons tous portés à avoir un avis sur ce qu'il faut faire car cela renvoie à ce qui nous est le plus intime, à la vie de nos proches, à la nôtre", explique Rudy Reichstadt.

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Le complotisme a du succès

Mais ce que cette pandémie est en train de révéler sur le sujet est une problématique bien plus insidieuse que la simple propagation de thèses fallacieuses venue d'une obscure blogosphère. Si, quand on remonte jusqu'à l’origine de ces messages, on trouve parfois des personnes bien identifiées, ces idées proviennent parfois au contraire d'anonymes, de personnes dont rien n'atteste d'un activisme politique en particulier. 

Un internaute a ainsi propagé dans l'Hexagone l'idée que le virus serait "made in France", via une vidéo Facebook. Face caméra, assénant que "l'heure est très grave", il raconte pendant vingt minutes comment il a trouvé grâce à un "document" que des personnes ont "inventé" le virus. Et ce au bénéfice… de l'institut Pasteur. S'il montre un vrai brevet d'invention, il s'agit en fait d'un document attestant d'un vaccin, et non pas d'un virus, et qui évoque bien le coronavirus, mais celui de 2003. Une fausse interprétation devenue célébrissime, dont nous vous parlions le mois dernier, vue près de 3 millions de fois, qui a poussé l'institut de recherche biomédicale à publier un démenti.

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Pourtant, le jeune homme n'est pas un conspirationniste en chef. En revanche, il appartient à une mouvance qui a pu jouer sur son imaginaire. Membre de plusieurs groupes de Gilets jaunes, il est ainsi probable qu’il ait été imprégné par cette réflexion conspirationniste. C'est en tout cas ce que nous explique Rudy Reichstadt. "L'imaginaire conspirationniste a comme 'mithridatisé' une partie du public", précise-t-il. Immunisée contre la toxicité de ces thèses, et ce sans s'en apercevoir forcément, toute une fraction de la population semble dès lors raisonner spontanément avec ce type d’interprétations. "Parce que nous y sommes plus exposés qu'auparavant, ces idées influencent aussi notre imaginaire politique plus fortement", résume le chercheur.

Si bien que ce type de théories peut dorénavant être colporté par Monsieur tout-le-monde. Dernièrement, Amir Khan, un ancien champion du monde de boxe britannique a par exemple lancé à ses 1,3 million de fans sur Instagram que le coronavirus a été créé par les humains pour contrôler les populations, via… la 5G. Même plus besoin d'être un suiveur de la complosphère pour se retrouver exposé à ces théories, elles remontent désormais au grand jour. 

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