"On nous disait que le virus ne circulait pas..." : l'amertume d'Antoine, médecin de ville en première ligne

"On nous disait que le virus ne circulait pas..." 
 : l'amertume d'Antoine, médecin de ville en première ligne
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TÉMOIGNAGE – Alors que les soignants manifestent ce mardi un peu partout en France pour réclamer davantage de moyens pour les hôpitaux, la médecine de ville sort elle aussi amère de ces trois mois de crise sanitaire. Du manque criant de protection au sentiment d’abandon en passant par les signaux d'alerte pas entendus par les instances, un praticien libéral nantais revient en détail pour LCI sur ce qu’il a observé pendant la pandémie.

 "On a eu l’impression d’être laissés pour compte, pour ne pas dire méprisés". Au sortir d'une crise sanitaire sans précédent, et alors que les soignants manifestent ce mardi un peu partout en France, pour réclamer davantage de moyens pour les hôpitaux, en plein "Ségur de la santé", la colère des médecins généralistes est aussi bien palpable. 

Sur le front de l’épidémie de coronavirus, c’est vers eux qu’ont dû se tourner les malades en premier lieu, ces trois derniers mois, à moins de présenter des symptômes graves, de type troubles respiratoires. "Ce n’est pas le problème, c’est notre métier, on est formé pour ça mais quand êtes en première ligne, nu, croyez-moi, ça fait bizarre", déplore Antoine Bousquet, praticien libéral à Nantes.

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    "Un manque de moyens, terrible"

    "En fait, j’ai le sentiment qu’on se souviendra plus de la manière dont cette crise a été gérée que du Covid lui-même", résume-t-il, amer, tout en soulignant un "manque de moyens, terrible, face à une crise importante mais pas majeure non plus si l’on a à l’esprit qu’il s’agit d’une petite épidémie en termes de volume de personnes atteintes et qu’on a déjà connu bien pire."

    A son "petit niveau, en médecine de ville" selon ses mots, mais aussi "à l'hôpital où c'était bien pire", cela s'est traduit par une carence en équipements de protection. A commencer par les masques, dont l'approvisionnement tendu, chacun s'en souvient, s'est retrouvé au cœur d'une polémique aux prémices de la crise. 

    "Ce n’est pas digne d’un pays comme le nôtre"

    "Moi, j’étais un peu scandalisé  je dois l'avouer quand j’allais travailler au mois de mars avec un masque chirurgical alors que des jeunes se baladaient dans la rue avec des FFP2", se souvient-il. Et d’insister : "on sait très bien que les masques chirurgicaux protègent pas ou très mal, or des  FFP2 nous n'en avions pas et on n'en a toujours pas d’ailleurs.

    Au plus fort de l'épidémie, ce sont d’ailleurs des patients ou des connaissances qui ont approvisionné en masques le praticien libéral nantais qui parle de "système D". "Je trouve que ce n’est pas digne d’un pays comme le nôtre de ne pas être capable de fournir cela au personnel de soin", explique-t-il, précisant que le concernant "ça s’est globalement bien passé" mais qu’en milieu hospitalier, "pas mal de personnels soignants en première ligne l’ont attrapé et certains en sont morts malheureusement".

    "J'en menti en disant que j'avais de la fièvre"

    D’ailleurs, poursuit Antoine Bouquet, "j'ai attrapé le Covid fin mars en recevant des patients et en appliquant pourtant toutes les mesures préconisées mais avec un équipement pas à la hauteur des protections qui devraient être celles du personnel de soins". 

    Non sans mal, ce dernier est parvenu quelques jours après avoir manifesté les premiers symptômes à se faire tester. "C’était la semaine où ça a été ouvert plus largement aux personnels de soins", se souvient-il, évoquant néanmoins un "parcours du combattant". 

    Dans le détail, il lui a fallu "montrer patte blanche", explique-il en certifiant qu’il était bien malade afin qu’un laboratoire accepte enfin de le tester. "J’ai même du mentir en disant que j’avais de la fièvre alors que je n’en avais pas, c’est de cet ordre", confie-t-il, ajoutant que "cela aussi, ça laisse un sentiment bizarre quand on sait qu’on est vecteur de la maladie potentiellement."

    "On nous disait que le Covid ne circulait pas en Loire-Atlantique"

    Après son test effectivement positif, le généraliste nantais s’est confiné pendant quinze jours jusqu’à la mi-avril. "C'est là que j'en ai déduit qu’un certain nombre de patients que j’avais vus l’avaient eu alors qu’on nous disait à ce moment là que le Covid ne circulait pas en Loire-Atlantique." Le praticien dit ainsi être passé à côté d’un certain nombre de cas "dès le mois de février lorsque les symptômes n’étaient pas encore clairs et qu’on répétait que le virus circulait peu"

    Et de détailler : "au mois de mars, quand on a commencé à voir pas mal de patients défiler avec des symptômes qui pouvaient être du covid, on a fait remonter les informations et le retour que l’on avait de nos instances, nous la médecine libérale et médecine de ville, a été : ne vous inquiétez pas, le virus circule peu dans la région et de toute façon, vous ne pourrez pas tester puisqu’on ne testera que les gens très malades à l’hôpital." 

    "L'impression de ne pas faire son travail correctement"

    C’est sans doute la source principale de l’amertume du médecin concernant la gestion de cette crise. Et d'autres avant elle. "Trop souvent quand on se trouve dans une situation d’urgence et que l’information vient de la base, on est peu écoutés on ne l’entend pas", déplore-il estimant qu"on prend ainsi un ou deux trains de retard par rapport à une épidémie alors que l’on sait parfaitement que le temps compte dans ces cas là."

    Jusqu’à fin mars, Antoine Bouquet estime avoir reçu quatre à cinq cas potentiellement Covid chaque jour, soit entre un quart et un cinquième de sa patientèle, sans que cela ne soit vérifiable. "Je ne peux pas vous dire ce que vous avez, je ne peux pas en avoir la certitude, mais rentrez chez vous,  confinez-vous, on attend que ça se passe",  s'est vu répéter le docteur aux concernés, décrivant une "impression de ne pas faire son travail correctement".

    "Une grande colère dans le milieu médical"

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    Selon lui, "la seule façon raisonnable de pouvoir espérer maîtriser l'épidémie, c’était le test". Déplorant "un grand cafouillage", il s'interroge encore : "pourquoi on n’avait pas de test, pourquoi d’autres en avaient ? " Et d’ajouter : "c’est un boulot qu’on aurait été tout à fait en mesure de pouvoir faire ; le fait de ne pas en avoir les capacités et les moyens au cœur de la crise a généré une grande colère dans le milieu médical parce que c’est du pragmatisme. On sait très bien que ce type de virus se sert des bien-portants ou des personnes peu symptomatiques pour se véhiculer et ce sont des patients que nous, on voyait en cabinet."

    Si le professionnel, qui a eu l’occasion de faire pratiquer plusieurs tests ces dernières semaines, se "sent aujourd’hui plus outillé" et de ce point de vue là plus serein dans l'hypothèse où "le Covid devait reprendre un peu de force notamment à l’automne", il n’en démord pas : "On a l’impression avec nos masques et nos tests, d'arriver après la bataille, c’est beaucoup trop tard".

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