Théories fumeuses, interlocuteurs contestés : le docu "Hold-Up" surfe sur le covid en mode complotiste

Théories fumeuses, interlocuteurs contestés : le docu "Hold-Up" surfe sur le covid en mode complotiste

"ON NOUS CACHE TOUT" - Assurant que l’épidémie cache un complot mondial, le documentaire "Hold-Up" repose pourtant sur des thèses maintes fois démontées. Nous l’avons visionné et fact-checké.

Sur Facebook, certains extraits dépassent les centaines de milliers de vues. Sur Twitter, il est parmi les sujets les plus discutés. Et sur l'un des sites de financement, ses dons ont triplé en 24 heures. Tout ça, alors qu'il n'est officiellement sorti que ce mercredi 11 novembre. Hold-Up, documentaire consacré à la gestion de l'épidémie de Covid a fait une arrivée remarquée sur les réseaux sociaux. Pourtant, s'il reprend les codes des films d'investigation, le fond est bien plus problématique et confine à une démonstration complotiste. On vous explique pourquoi. 

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Des fausses informations largement relayées... et démontées

Ce documentaire de 2h43 promet de "revenir sur ce hold-up incroyable" que serait la pandémie mondiale. Derrière la caméra, Pierre Barnérias, un ancien journaliste qui s'est tourné vers le "documentaire" depuis dix ans. Ses sujets de prédilection sont, pêle-mêle, l'au-delà, les prodiges de la Vierge Marie ou le passage de la vie à la mort. Celui qui s'intéressait jusqu'ici au mystique promet désormais de répondre aux "mensonges, corruptions, manipulations" autour de la pandémie mondiale de Covid-19.

L'œuvre se présente donc comme une enquête. Or, elle propose essentiellement une mosaïque de théories apparues sur les réseaux sociaux tout au long de l'épidémie. Et déjà largement contredites. C'est le cas par exemple d'un "graphique" qui apparaît à l'écran. Très imprécis, il permet de relativiser la mortalité liée au coronavirus en la comparant avec d'autres maladies. Une image mensongère, comme nous vous l'expliquons dans un précédent article, qui établit une série de comparaisons trompeuses. Idem pour cette infox partagée par une gynécologue - qui cite des "amis soignants" - selon laquelle il y aurait des "faux morts", dont nous vous parlions il y a quelques jours, ou  encore celle, largement contredite, avançant que les anciens ont été "interdits d’hospitalisation pendant le confinement". 

Le réalisateur l'assure en voix off, avant de convoquer un pharmacien qui mentionne, encore une fois, un "ami médecin" qui aurait vu des hôpitaux refuser des personnes âgées. C'est toujours en faisant appel à des récits d'amis ou de collègues qu'une sage-femme assure à son tour que, dans les Ehpad, on a préféré  "prescrire du rivotril", en référence à la rumeur, en avril dernier, qui soutenait qu'un nouveau décret permettait aux soignants d'administrer des doses létales de ce médicament pour abréger leur vie. Des témoignages individuels qui "pèsent plus lourd que le discours d'expertise" et que toutes les preuves et explications largement relayées et sourcées. Un mécanisme classique dans la pensée complotiste, comme nous l'expliquait en février dernier le chercheur Tristan Mendès-France. De la même façon, ce sont des histoires personnelles qui prévalent pour affirmer que les masques chirurgicaux sont inefficaces. 

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Enfin, une autre théorie, aussi bien lancée par le journaliste que par l'un des "experts" interrogés, pourrait amener ce documentaire devant la justice. Celle de la responsabilité de l'institut Pasteur dans la pandémie. Jean-Bernard Fourtillan, présenté comme un professeur et "expert en pharmacologie et toxicologie" répète que "tout a été fabriqué par l'Institut Pasteur". Et la voix off de conclure : "Le coupable du Covid a bien été trouvé".  Une fausse information, basée sur une interprétation totalement erronée d'un brevet, qui a conduit l'homme qui avait pour la première fois fait ces accusations à être récemment condamné pour diffamation. 

Des questions sans aucune contradiction

Mais ce qui fait le succès de ce documentaire, ce ne sont pas vraiment ces théories fumeuses, déjà vues et revues. Ce sont plutôt les questions qu'il soulève. D'autant que certaines d'entre elles appuient sur des inquiétudes qui animent la société depuis plusieurs mois. Le problème, ce sont les insinuations qu'il propose pour y répondre. Ainsi, le réalisateur choisit de relever la question des injonctions contradictoires du gouvernement dans la gestion du Covid-19, et notamment sur les masques. Sauf qu'au lieu d'en comprendre les raisons, comme nous l'avions fait ici, il utilise ces contradictions, collées les unes aux autres par le montage, pour donner l'impression d'un mensonge orchestré. Le documentaire diverge aussi sur les effets psychologiques du confinement, sujet à part entière, ou celui des violences inter-familiales, là aussi amplement traitées par tous les médias. Le ton donne ici l'impression que le confinement a été décidé par le gouvernement pour fermer les yeux sur le sujet. 

Autre question soulevée, celle des libertés fondamentales. Là aussi, le thème est important, et déjà dans le débat public. Hold-Up fait des raccourcis et finit par accuser ouvertement le gouvernement de vouloir faire "peur" à la population pour la manipuler. Un intervenant parle ainsi de "3ème guerre mondiale". On franchit même un nouveau palier avec la sociologue Monique Pinçon-Charlot qui évoque une "guerre des classes" dans lequel un "holocauste" est programmé pour "éliminer la partie la plus pauvre de la planète", quand une dernière estime que le discours de certains chercheurs est "encore plus direct qu'Hitler", avant de fondre en larmes. Sous le feu des critiques, Monique Pinçon-Charlot s'est finalement désolidarisée du documentaire deux jours après sa sortie et présenté ses excuses pour l'emploi du terme holocauste.

Si les sujets méritent d'être abordés, le travail de journaliste manque à l'appel. Le reportage procède par insinuation, mélangeant faits et opinions. Au lieu d'interroger, le réalisateur s'appuie sur les raisonnements bancals de ces interlocuteurs sans y apporter ni contexte, ni contradiction.

Des intervenants problématiques

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"Hold-up" : autopsie d'un documentaire complotiste

Rien d'étonnant à ce qu'il n'y ait pas de discordances, tant les personnes interrogées sont sur la même ligne. Sur la quarantaine d'interlocuteurs, on trouve quelques "experts", déjà connu de la complosphère, et, pour certains, issus des rangs de l'association BonSens, présentée comme un lobby citoyen. Ce groupe a été créé par Martine Wonner. Députée exclue de LaREM, qui véhicule ou relaye régulièrement de fausses informations. Elle apparaît d'ailleurs dans le documentaire à plusieurs reprises. Toutefois, le principal  point commun est ailleurs. Tous ces intervenants ont nié l'existence d'une deuxième vague. Affirmation que la majorité d'entre eux répète devant la caméra à l'heure où toute l'Europe est pourtant bel et bien témoin d'une dégradation de la situation sanitaire. Ainsi, le chef du service des maladies infectieuses à l'hôpital Raymond-Poincaré de Garches, Christian Perronne, récidive devant la caméra. Connu pour ses prises de positions controversées, comme celle sur la maladie de Lyme qui aurait été artificiellement transmise par les nazis, il est actuellement visé par le conseil national de l'Ordre pour ses propos calomnieux envers les médecins. Autre invité "rassuriste", Laurent Toubiana. C'est lui qui expliquait il y a encore quelques semaines que l'épidémie était derrière nous. On retrouve aussi Michael Yeadon qui avait assuré qu'il n'y avait pas de preuves qu'il puisse y avoir de seconde vague. Une tendance qu'on retrouve chez les chercheurs étrangers interrogés. Michael Levitt, biophysicien chimiste prix Nobel de chimie, qui avait prédit en février 2020 que la pandémie était terminée, conspue ses collègues "alarmistes", tandis que Jean-Dominique Michel, anthropologue suisse, assène que la deuxième vague est un "scoop", "une nouveauté absolue en terme d'épidémie mondiale".  

Autre "experte" interrogée, Alexandra Henrion-Caude, ancienne chercheuse à l’Inserm. L'institut s'est d'ailleurs désolidarisé de ses récentes prises de position. Alors même que la science se penche sur l'origine du Covid-19, et remet en cause la théorie du pangolin présentant trois hypothèses, la généticienne préfère semer  le trouble en signifiant qu'il n'est "pas normal" qu'on ne sache "pas grand-chose", sur l'origine du virus. Devant la caméra passent aussi quelques médecins spécialistes, comme un cardiologue, une gynécologue, un dermatologue, ou une sage-femme. Comme expliqué plus haut, ils évoquent rarement leur domaine, préférant les propos de confrères. Si la sage-femme mentionne bien le problème - très médiatisé - des masques pendant l'accouchement, elle passe l'intégralité de ses prises de parole à évoquer les témoignages "d'amis" sans les documenter ni les sourcer. 

Après les "experts", les penseurs, comme l'auteure Valérie Bugault, fréquemment interrogée sur la web-TV d'extrême droite TV Libertés, et qui intervient régulièrement dans des médias du même courant. Ou bien Xavier Azalbert, directeur de publication de France Soir. L'ancien site de presse est désormais un titre alimenté par des bénévoles, qui n'a plus rien de journalistique. Dernière étonnante intervenante, une "profileuse" connue de la justice. Celle qui clôture le film est une ex-commerciale qui a notamment escroqué les parents d'un jeune homme faisant passer son suicide pour un meurtre.

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Les citoyens lambda sont tout autant sollicités. Comme cet homme dont le poste change d'une heure à l'autre, passant d'"expert en fraude scientifique" à "expert en métrologie de la santé". A tout ce monde se mêlent trois conducteurs de taxis car "les chauffeurs sont de véritables décodeurs". Et enfin, de vraies figures de la complosphère qui n'ont de légitimité que leur nombre d'abonnés. Ainsi, le réalisateur reprend des extraits de vidéos de Silvano Trotta. Présenté comme "lanceur d'alerte", ce Youtubeur est un adepte des fausses informations. Après s'être intéressé au paranormal, il s'est découvert une passion pour le Covid-19. Et s'est récemment fait remarquer en partageant un montage grossier qui déformait l'initiative de soignants. Certains de ses proches sont aussi cités. Comme Ema Krusi affichée elle aussi comme "lanceur d'alerte", c'est une figure du mouvement des anti-masques et des anti-vaccins. Fin avril 2020, elle s'était fait connaitre en accusant les autorités suisses et les médias de semer la peur quant à la dangerosité de la pandémie de coronavirus. Idem pour son compatriote Tal Schaller, adepte des "médecines" parallèles, et reconverti dans l'"urinothérapie". Il anime un site avec son épouse, Johanne Razanamahay, une "médium et chamane". Jean-Jacques Crèvecoeur y fait aussi une apparition. C'est lui qui a assuré en début de mois qu'il fallait refuser les tests PCR sous prétexte qu'ils permettent de prélever de l'ADN pour le "contrôler" parce qu’"ils nous injectent des nanoparticules dans le cerveau."

Dans le lot, on retrouve le témoignage d'un anonyme venu nous parler du "grand complot du gouvernement". Si la séquence reprend le style de l'interview révélation, avec visage caché et voix modifiée, le fond manque à l'appel. Alors que le témoin parle d'une note de la sécurité nucléaire dont il aurait eu connaissance, on n'en voit pas sa couleur. Le spectateur doit le croire sur parole. Une intervention assez symbolique de ce qu'on trouve tout au long de ces trois heures. Un homme sans aucun élément factuel donne son intime conviction pleine d'insinuation. Concluant: "Je ne suis pas chimiste, je suis pas chercheur, mais pour moi ça veut dire beaucoup de choses."

Egalement interviewé, l’ancien ministre de la Santé Philippe Douste-Blazy. Fervent défenseur du professeur Didier Raoult, il a pris ses distances avec ce documentaire sur Twitter.

Ce qu'a fait Pierre Barnérias s'apparente donc un pamphlet à charge. Comme nous vous l'expliquions dans ce décryptage, les principaux "coupables" sont assez classiques. A savoir : les milliardaires, Bill Gates, David Rockefeller mais aussi Jacques Attali et "Big Pharma". Ces cibles sont au cœur du mécanisme de construction et de diffusion de complots. Pour que ce récit fonctionne, il doit viser une personne ou un groupe qui auraient le pouvoir de manipuler et d'agir dans l'ombre. Un schéma-type servi par certaines informations fausses, d'autres vraies, mais surtout des accusations largement invérifiables qui mêlent les faits et les opinions sans s'appuyer sur des sources ou des chiffres.

Celui qui résume le mieux ce documentaire, c'est le PDG de Ulule, qui jure avoir été dupé. C'est notamment sur cette plateforme de financement participatif que les producteurs du film ont levé 182.000 euros. Sur Twitter, Alexandre Boucherot assure que le pitch initial a été "euphémisé", lui permettant de passer la modération. Le propos a ensuite été "radicalisé" durant la campagne, faisant sortir le documentaire du "cadre initial supposé", à savoir  le pluralisme des voix. Et est devenu un "étendard de thèses complotistes".

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