Coronavirus : gestes barrières oubliés, masques délaissés... comment expliquer un tel relâchement ?

Dans les commerces ou les restaurants, il y a ceux qui respectent les consignes et puis d'autres qui s'en affranchissent. Ces dernières semaines, les Français oublient de plus en plus les gestes barrières.
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PSYCHO - Masques et gestes barrières sont de plus en plus aux abonnés absents, laissant craindre un rebond de l'épidémie. Besoin impérieux de se toucher après un long confinement, amnésie collective ou tragique absence de civisme ? Des psychologues nous éclairent.

A mesure que les Français se détendent, le Conseil scientifique se crispe. Là où certains Français ont appliqué le "J'embrasse pas" afin d'anéantir la possibilité de la contagion, d'autres en revanche ont clairement abandonné toutes les mesures barrières telles que le fait d'éternuer dans son coude ou les gestes de distanciation sociale comme le renoncement aux embrassades et le mètre d'éloignement. Pensant sans doute qu'il s'agit là d'une affaire ancienne et d'une menace révolue. 

Or, depuis une semaine, les messages de prudence se multiplient de la part des autorités sanitaires. Un avertissement lancé ce jeudi dans Le Monde par le président du Conseil scientifique Jean-François Delfraissy a jeté le froid dans notre insouciant ciel bleu azur : "L’été pourrait se passer dans des conditions optimales, à condition que les mesures de distanciation sociale se poursuivent. Or, je suis frappé de voir que ce n’est pas le cas" lance-t-il. "Les mesures de distanciation sociale sont en train de nous échapper. Il faut que tout le monde comprenne que sans même parler de deuxième vague, nous sommes à la merci d’une reprise en France". 

"Après une période de contraintes avec plusieurs facteurs de stress, certaines personnes ont effectivement besoin d'un relâchement de pression" constate la psychologue Mélanie Fouré, contactée par LCI. "Ainsi, l'autodiscipline est moins stricte voire inexistante." Mais d'un point de vue socio-psy, comment expliquer une telle amnésie pour les mesures sanitaires ?  "L'être humain est capable d'une grande adaptation et de faire face à des évènements contraignants et difficiles", poursuit-elle, notant ainsi les efforts fournis par les Français pendant les mois de confinement, "mais sur le moyen terme, il est nécessaire d'avoir la perspective des bénéfices". En d'autres termes, "la motivation dépend d'un équilibre entre les avantages et inconvénients et si nous ne pouvons pas se projeter sur les avantages pour soi ou pour la société de faire des efforts, il est difficile de les maintenir."

Des injonctions paradoxales n’ont fait que rendre confus, inaudibles et anxiogènes les messages de prévention ou de santé relayés au fil des semaines sur les masques, sur le vaccin, sur la chloroquine...- Sébastien Garnero, psychologue

Contacté par LCI, le psychologue Sébastien Garnero voit, lui, "une familiarité avec le virus" dans ce relâchement ambiant : "L’angoisse et la peur cèdent peu à peu, les comportements excessifs ou aberrants de protection face à la menace diminuent progressivement, dans une forme d’accoutumance ; et la vie reprend son cours mettant sur un plan secondaire la problématique de la Covid dans une forme de refoulement collectif de ce qui a été une dure épreuve pour tous. On préfère alors se passionner pour d’autres problèmes de société plus à distance de la maladie, mais relayant également nos préoccupations." 

A cela s'ajoute, selon lui, un ras-le-bol face aux injonctions et aux discours contradictoires face au virus : "On peut également voir dans cette tendance un aspect sociétal et la façon pour le moins paradoxale de gérer cette crise pandémie en France et dans d’autres pays au travers d’injonctions paradoxales qui n’ont fait que rendre confus, inaudibles et anxiogènes les messages de prévention ou de santé relayés au fil des semaines sur les masques, sur le vaccin, sur la chloroquine..." Des tâtonnements ayant amplifié les difficultés liées au confinement "ayant généré pendant des semaines une grande frustration, un isolement social suite à une privation de liberté, une perte de lien avec l’autre, un dérèglement de ses rythmes biologiques et psychologiques internes, une crainte pour sa vie ou les êtres chers face à un 'ennemi viral invisible' avec un sentiment d’impuissance au prise à un tel événement." 

D'où un impact important "en termes psychologiques et psychosomatiques tant sur le plan individuel que du couple et de la famille" : "les contacts sociaux ont été extrêmement réduits, l'isolement pour certains a pu avoir des effets délétères sur le moral, et le psychisme favorisant un cortège de conséquences psychologiques", ajoute-t-il. "Rester au domicile n’a rien de normal et naturel pour l’humain, être social par essence. De nombreux besoins fondamentaux sont alors mis à mal dans des circonstances particulières durant ce type huis clos."

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Manque de civisme et manque d'exemplarité pointées du doigt

Bien sûr, chacun peut comprendre cette envie d'entrer dans un sas de décompression. Mais alors que tout le monde applaudissait les soignants aux fenêtres, le savoir-vivre, soit nos bonnes vieilles interactions sociales dans le respect de tous, a pris un sacré coup sur la tête. 

"Hier, dans le train des gens à côté de moi ne portaient pas de masque avec un air de défi ou de royale indifférence" constate un internaute. "Nous venions pourtant d'une destination où des cas de Covid se déclarent encore". Des "insouciants", reconnaît le psychiatre Antoine Pelissolo dans un texte pour The Conversation, "qui pourraient être tentés de relativiser leurs transgressions en se persuadant que 's’ils sont les seuls à ne pas appliquer les règles, ça n’est pas bien grave…'". A ceux-là, "il faut rappeler que l’épidémie est toujours active et évolutive en France." 

Il n'empêche que "les comportements des uns influent sur le ressenti des autres", déjà angoissés par la perspective d'une seconde vague : "Voir certains négliger les gestes barrières ne fait qu’accentuer les angoisses des inquiets" même si, concède le psychiatre, "les connaissances sur l’épidémie ont progressé de manière spectaculaire en quelques semaines". 

Le psychologue Sébastien Garnero y voit un banal "processus psychologique observable dans les épidémies". Soit un phénomène "d’accoutumance progressive au risque" : "On s’habitue à ce risque avec le temps, on s’en accommode petit à petit, en relativisant le phénomène. Il existe également parfois dans d’autres processus psychologiques face au risque, une forme de déni aussi de la réalité que l’on a pu observer d’ailleurs même chez des personnes pourtant très informés sur le sujet, voire décisionnaires dans notre pays". 

Un autre internaute incrimine d'ailleurs "les politiques" qui "ne montrent pas l'exemple en ne portant pas de masque. Si une deuxième vague arrive, la responsabilité envers nos responsables politiques sera totale", s'exclame-t-il. "Et sinon, quand mettra-t-on en place le masque obligatoire dans les lieux publics ?

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"Plus personne ne sait qui croire ou que faire"

Selon la psychologue Mélanie Fouré, il ne faudrait pas non plus tomber dans l'excès inverse, mais trouver une juste mesure entre l'angoisse excessive et la désinvolture inappropriée, la rigidité extrême et le laxisme absolu. "Une exposition continue à des stimuli de peur produit un processus d'habituation et désensibilise l'individu" assure-t-elle. D'où ce "relâchement bref et humain", incitant parfois des femmes et des hommes politiques, mus par l'émotion en des circonstances exceptionnelles, à se prendre dans les bras, à l'instar de Nicole Belloubet et de Eric Dupond-Moretti lors de la passation de pouvoir de Garde des Sceaux

L'émotion était de toute évidence très vive chez les deux personnalités mais, avec les réseaux sociaux en caisse de résonance, leur étreinte renvoie à l'opinion publique l'idée que l'on peut se prendre dans les bras ou cesser cette distanciation sociale : "Pour les personnes ayant besoin d'une figure d'autorité, il est nécessaire d'avoir un protocole simple et précis avec un modèle à imiter", note la psychologue. "Et c'est ce qu'inspirent ces réflexions faites par certains lors des passations de pouvoir où s'exprimait une vraie proximité". 

Au final, constate Sébastien Garnero, "une fois le déconfinement arrivé, plus personne ne sait qui croire ou que faire au vu de tels messages paradoxaux" : "On retrouve dans la rue, dans les magasins, dans les bars des personnes masquées et d'autres agglutinées, sans masques, ni distanciation... On ne vit pas dans le même monde, avec l'impression de ne pas être dans le même ordre de risque", dit-il, insistant sur cette dimension schizophrénique de la société post-déconfinement, renvoyant à la question du traumatisme. "La spécificité de ce virus, qui peut être anodin pour certains et mortel pour d’autres, laissant tout un chacun face à ses angoisses existentielles". 

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Pour l'heure, la France continue à vivre le scénario de déconfinement le plus favorable qu'ait envisagé le Conseil scientifique, celui d'une maîtrise de l'épidémie grâce au contrôle des clusters et au dépistage massif. Si le relâchement des comportements se poursuit, l'organisme qui conseille le gouvernement face à l'épidémie estime qu'une reprise de l'épidémie est très probable en octobre-novembre, voire cet été. 

Mais pour le Sébastien Garnero, c'est aux dirigeants de rappeler les bons comportements à adopter en société avec "une meilleure connaissance de cette maladie, des moyens importants hospitaliers, de recherche, et de protection de première ligne, ainsi qu’une meilleure connaissance des phénomènes psychologiques humains propres aux réactions face à des stress majeurs de l’existence qui permettront, on peut l’espérer, une meilleure gestion des prochaines épidémies." 

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